Il y a quelques semaines sortait un tout nouveau magazine entièrement dédié à la photographie nature : Nat'Images. Successeur de Photofan, il bénéficie de la renommée et de l'expérience de la rédaction du réputé Chasseur d'Images. Naturapics s'est entretenu avec son créateur, Guy-Michel Cogné, et vous propose de découvrir les dessous de la création de cette nouvelle revue.
Publié le 10/01/2010 par Sébastien Beghelli
Bonjour Guy-Michel. La première question qui vient à l’esprit des lecteurs nature est très simple : comment est venue l’idée de la création de Nat’images ? Quels ont été les moteurs ?
L’idée remonte aux débuts de Chasseur d’images, lorsque le magazine faisait déjà des couvertures «animalières », et nous a suivi depuis ces années. Lors de la création de Photofan, nous avons dévié vers la photographie nature à un tel point que plusieurs des derniers numéros reprenaient entièrement ce thème. De plus, le mot-titre « Photofan » ne retenant pas beaucoup de suffrage, nous avons décidé de le transformer en « Nat’images » et de changer de formule : papier différent, format différent, maquette différente… Le contrat avec le lecteur étant clairement affiché : de la photo nature.
De qui se compose l’équipe de rédaction ?
Le côté technique est géré par l’équipe de Chasseur d’images. Ghislain Simard et Daniel Magnin s’occupent eux de la partie « pratique » et conseils. Nous faisons bien sûr appel à d’autres photographes pour nos sujets. Cependant, l’équipe actuelle n’est pas complète… ce qui explique que la signature « G-M-C » apparait sur la plupart des articles du numéro 1. De nouvelles têtes vont venir renforcer la rédaction…
Nat’images suit-il Photofan dans son esprit « recueil de portfolios » ou s’inscrit-il plus dans la lignée d’un journal rubriqué ?
A la différence de Photofan, nous rédigeons Nat’images comme un titre plus complet, et donc rubriqué. Nous avions à disposition, pour la rédaction du N°1, de la matière pour plus de 200 pages. Pour sortir un titre de 130 pages, nous avons écarté des rubriques qui n’étaient pas prioritaires pour privilégier les sujets images. Nous avons par exemple choisi de mettre en avant deux sujets forts : les interviews de Stéphan Dalton et Stéphane Hette. Dès le prochain numéro, vous verrez apparaitre d’autres catégories pour compléter le journal.
Quel est le public visé par Nat’images ? Le format y est-il pour quelque chose ?
Nous allons clairement vers un public averti. Nous nous apercevons que la pratique de la photographie nature demande un minimum d’habitudes et de spécialisations. Parallèlement, si le journal permet d’attirer et d’éduquer le grand public à la photo nature, nous en serons très satisfaits.
C’est une des raisons pour laquelle nous n’avons pas hésité, dans ce numéro 1, à mettre en double page la photographie polémique (NDLR : une photographie de busard au nid a déclenché une polémique lors du dernier festival de Montier-en-Der), car nous avons un public averti et responsable.
Nous pourrions comparer notre journal aux parcs naturels : à l’entrée, vous avez de nombreuses voitures, pendant les 20 premières minutes, vous ne trouvez que du grand public et après une heure de marche, on ne trouve plus que les initiés. Nat’images est plutôt à une heure de marche qu’à 10 minutes du parking.
Concernant le format, son choix est lié à trois points :
La taille, qui est en 21, 27. C’est un format standard qui commence à apparaitre de plus en plus, avec des coûts et délais de fabrication très courants, qui plus est pratique en rotative.
Nous pouvions le faire plus grand en hauteur, mais il faut savoir utiliser au mieux les bobines de papier et faire face aux problématiques techniques.
Différencier du format de Chasseur d’images en offrant un bon compromis entre taille et qualité
D’un point de vue économique nous aurions du nous contenter de 100 pages, mais nous avons pris le pari audacieux d’avoir assez de lecteurs pour tenir nos 130 pages.
Comment la rédaction travaille t’elle pour faire la balance entre informations techniques, portfolios, images… de sorte à intéresser le plus grand nombre ?
Ceci dépend de la sensibilité d’une rédaction. Nous n’avons pas créé Nat’images comme un produit marketing : tant de pages oiseaux, tant de pages paysages… Nous fonctionnons au coup par coup, un journal étant vivant et changeant tous les deux mois. Il nous a été reproché de ne pas avoir mis de paysages… simplement parceque nous avions choisi de mettre beaucoup d’insectes en vol dans ce numéro. C’est la sensibilité du moment, ce n’est pas calculé. Ce que nous voulons, c’est que le lecteur ait chaque deux mois une surprise plutôt que de retrouver un journal trop prévisible qui fonctionnerait comme une « grille » à remplir.
Qu’en est-il de la partie nature du magazine Chasseur d’images ? Va-t-elle subsister ou disparaitre ?
Elle va réduire, mais nous continuerons à y traiter les sujets très grand public et d’initiation. A l’inverse nous aurons des sujets très pointus dans Nat’images que nous ne pourrions mettre dans Chasseur d’images.
Prévoyez-vous d’inclure beaucoup de photographes étrangers ?
Nous devons faire attention à ne pas classifier les photographes par nationalité en disant « tel groupe », « telle origine »… Nous n’avons plus réellement de frontière.
Nous ferons par contre plus attention à la « nationalité » des espèces en n’incluant pas, par exemple, trop d’espèces exotiques, de telle sorte que le lecteur ne se sente pas lui-même étranger quand il parcourra les pages.
Beaucoup de titres presse nature ont tendance à traiter des sujets « exotiques » et à privilégier les photos spectaculaires. Un lecteur qui envoie un dossier à Nat’images, contenant des photos plus « communes », a-t-il ses chances ?
Il s’agit là d’une question très intéressante, qui fait l’objet d’un débat permanent au sein de notre rédaction. Je n’ai moi-même pas de réelle réponse à ce sujet. Lorsqu’il a fallu bâtir nos 130 premières pages, nous n’avons bien entendu pas éliminé les meilleurs sujets. Les sujets forts et spectaculaires ont tendance naturellement à passer devant. Pour autant, nous ne souhaitons pas faire un journal trop élitiste… et c’est un challenge pour la rédaction que de ne pas faire un titre trop repoussoir, ni pour les photographes amateurs, ni pour les spécialistes.
Est-ce que la photographie nature est un sujet inépuisable pour la presse ? Comment arriverez-vous à renouveler Nat’images au fil des numéros ?
C’est un problème tout à fait réel, car comme tous les autres types de photographie, la photo nature s’use. Regardez la mode du blanc ces dernières années, il y a eu une inspiration forte, beaucoup de gens se sont mis à produire ; jusqu’à ce qu’arrive la saturation et le désir d’aller vers autre chose. Le rôle d’un journal est de savoir suivre ces tendances lorsqu’il ne les a pas vu venir, de prendre le train en marche, mais aussi de les trouver. Ceux qui ont montré le chemin sont les festivals, comme Montier-en-Der… une personne qui va dans ces festivals va trouver de nouveaux styles, de nouveaux regards, et les journaux embrayent. J’espère que Nat’images saura trouver de nouveaux talents et montrer le chemin. C’est un engagement de la part du journal, et ce n’est pas un hasard si, dans le numéro 1, nous avons décidé de mettre un incontournable (S.Dalton) et juste après, un controversé (S.Hette) car nous voulons montrer que la photo peut être vue de façons différentes et n’est pas uniquement entre les mains de groupements ou d’ayatollahs de la nature.
Un magazine de photographie nature peut-il garder son succès s’il traite des photographes moins « connus » ?
Un numéro qui ne présenterait que des têtes non connues serait bien sûr difficile, mais si nous pouvons un jour présenter un numéro 100% « inconnus », ce sera une preuve que Nat’images ait trouvé sa place de découvreur de talents. Ceci étant, avec 6 numéros par an qui proposent une douzaine de photographes, il va être difficile de faire découvrir de nouvelles personnes. Si nous pouvons avoir 1 ou 2 inconnus par numéro, j’en serai très satisfait.
Paradoxalement, le discours des personnes qui disent « On voit toujours les mêmes têtes connues ! » n’est pas fondé… tous les photographes « connus » du numéro 1 viennent de me proposer plusieurs sujets audacieux, de nouveaux regards… et nous n’allons pas les empêcher de produire et de proposer au prétexte qu’ils seraient déjà réputés.
Quelle est votre sentiment sur la situation de la photographie nature ?
Je pense que la photographie nature est dans une situation perverse. Il y a quelques années, il y avait très peu de photographes nature professionnels, qui ne communiquaient qu’entres eux et étaient constamment en concurrence ; il y avait de plus un clivage énorme entre amateurs et pros.
Le professionnel allait droit au but : il ne faisait pas forcément les meilleures images mais les faisait vite. L’amateur, lui, pouvait passer plusieurs années sur une espèce mais n’osait pas montrer ses images.
Depuis les festivals, tout le monde communique, échange… nous avons vu de belles années.
La perversion de la photo nature vient du côté commercial : de plus en plus de gens ne voient pas la photographie nature par leurs sujets mais par l’argent qu’ils peuvent rapporter. C’est assez dangereux, car ça signifie que nous allons nous retrouver dans le climat de concurrence d’il y a 10 ans ; les photographes, pour avoir une exclusivité ou une parution vont être prêts à tout.
Il y a le danger des amateurs qui veulent faire du business avec leurs images, avec derrière les affûts payants, et celui des professionnels qui sont obligés de se retirer du marché car leur activité ne leur permet plus de vivre. La situation devient critique…
La parution d’un nouveau magazine n’est-elle donc pas un risque ?
C’est à nous de savoir détecter les risques, les images trop faciles. Nous sommes sensibles au fait qu’un lecteur peut s’identifier au magazine et se « sentir » professionnel… de la même façon que certains se sentent professionnels après avoir acheté une grande marque. Le danger est réel, et nous le mesurons.
Refuserez-vous certains types de photos ?
Sans mettre de règles absolues, nous allons évidemment refuser certaines photographies. Il y a eu par exemple un débat pour le numéro 1 suite à la parution du sujet sur la photographie de plateau sur le tournage de « Loup ». Le sujet « Loup » ne présentent pas des animaux en captivité, mais presque, et nous l’avons clairement défini de la sorte, pour qu’il n’y ait pas de confusion avec les autres sujets du magazine. Ce qui ne veut pas dire que nous allons systématiquement refuser les sujets pris en captivité.
… et la photo au nid ?
Nous n’irons surtout pas vers des photos « poussent au crime » et qui incitent à piétiner ce qui doit être respecté mais bien vers des images qui incitent à l’éducation du lecteur.
Quelle sera la part de la digiscopie dans les prochains numéros ?
C’était un des sujets du mois. Nous avons voulu montrer pour ce premier numéro que la digiscopie est une bonne alternative aux téléobjectifs, sans pour autant les remplacer. Nous en parlerons donc comme une activité, de la même manière que nous traiterons d’un nouveau matériel. Nous ne ferons pas le « journal de la digiscopie ».
Suite aux nombreuses polémiques qui touchent de nombreux journaux, nous allons clarifier les choses avec Nat’images : je propose un dossier de photos et je suis sélectionné… je suis payé ?
Absolument, tous les portfolios seront payés. Même si les professionnels peuvent en prendre ombrage en disant que les amateurs n’ont, par exemple, pas autant de frais, et que les tarifs doivent être différents. Chez nous c’est la règle, nous prenons les lecteurs comme des auteurs, non comme des photographes. Les seules images non payées seront celles du dossier « Critique » et celles des communiqués de presse qui nous seront envoyés.
Beaucoup de personnes pensent que les journaux ne paient pas les photos, et pourtant les portfolios sont le poste de dépense le plus important dans la fabrication de Nat’images. Comparé au fruit du travail fourni pour la réalisation d’un livre (temps, images, dépenses…), nous payons les photographes bien plus cher pour seulement 10 images. Mais si les ventes permettent de payer les photographes, la publicité est bien sûr nécessaire pour l’impression.
Votre avis sur les microstocks ?
Il nous arrive d’utiliser les microstocks, mais pour des images de montage et d’édition (type fonds de titre…). Mais nous n’en ferons bien évidemment pas une couverture ou une double-pages. J’ai bien aimé la formule utilisée dans l’interview sur l’agence Naturimages qui dit qu’on trouve dans les microstocks des photos qui ont la valeur de ce qu’on les paye. La meilleure punition d’un magazine qui illustre avec du microstock est de voir un concurrent utiliser exactement les mêmes images.
Néanmoins, il existe des gens corrects dans le monde du microstock et ces systèmes peuvent servir aux photographes pour vendre des images qui ont tourné 3 ou 4 ans et générer quelques revenus.
Certaines photos sont « usées » et ont moins de valeur, c’est donc bien si elles peuvent se vendre encore un peu…
Pour conclure notre entretien, quels sont les principaux retours que vous avez eus sur le numéro 1 ?
La situation est dithyrambique : les lecteurs nous remercient d’avoir fait ce journal… et finissent par « pourvu que ça dure » ! Nous avons conscience d’avoir placé la barre un peu haute, ce qui donne un peu de stress, tout en étant confiant dans l’avenir. La photographie nature est une communauté de photographes un peu à part, nous allons donc utiliser cette communauté pour sortir nos numéros ; certains plairont plus, d’autres moins. Il est certain que traiter certains sujets apportera des polémiques, mais nous sommes à l’écoute des photographes nature.
Quant au numéro 2, il verra arriver des rubriques, ce qui signifie des portfolios en moins ou des articles moins volumineux, car nous n’augmenterons pas la pagination. L’accueil favorable nous fait très plaisir, mais il peut aussi être dangereux… nous ne devons pas en rester là et proposer toujours mieux.
Merci Guy-Michel et bon succès au magazine Nat'images !
Entretien téléphonique avec Guy-Michel Cogné, Directeur de la Publication du magazine Nat'images