Les Montagnes de Balé par Delphin Ruché
Delphin Ruché est biologiste, parallèlement à ses missions scientifiques, il utilise la photographie et l'écriture comme des outils de sensibilisation. Son implication dans la conservation de la nature l'a amené à travailler aux quatre coins du monde, de l’Antarctique au Nord canadien, de l'Australie à l’Afrique de l’Est. C'est cette dernière partie du globe et plus précisément la région de Balé en Ethiopie qui est le sujet de son livre. Entretien avec ce passionné ...
Publié le 03/09/2009 par Arnaud Grizard
Bonjour Delphin, pourrais-tu te présenter en quelques phrases, en nous expliquant, entre autre, tes liens avec la photographie de nature ?
Aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours été habité par une immense fascination pour la nature. Ne me demandez pas d’où ça vient, ou qui m’a transmis cette passion, je n’en sais rien ! J’ai parfois le sentiment que cet amour pour la nature s’est insinué en moi très tôt, à l’âge où l’on découvre le monde, et que l’imprégnation s’est poursuivie depuis. La curiosité alimente la fascination, puis la connaissance.
Arrives-tu toujours à différencier ce qui t'a influencé de ce qui a fait écho en toi parce que tu étais prédisposé à le recevoir ?
Pour moi, l’artiste et philosophe Robert Hainard navigue entre les deux, tant il a été présent dans mes premières chasses aux images, inondant mon imaginaire et me redonnant la foi les jours d’insuccès, quand la bête se fait désirer. C’est à travers l’observation de la nature que j’ai laissé se développer ma sensibilité pour l’image et la lumière, le ressenti, l’anecdote, et l’animal. La photographie est venue beaucoup plus tard, vers 19 ans, à un moment où le besoin de partager devenait une nécessité. J’ai d’ailleurs gardé cette perception de la photo comme un outil, plus que comme une fin en soi. Aujourd’hui, la photo m’accompagne souvent dans mon métier de biologiste. De part les multiples implications en science et en conservation, mon travail me permet d’entretenir un lien très fort avec la nature, parce qu’il améliore ma compréhension de ses fonctionnements et plus important que tout, il me permet de contribuer à sa préservation.
Tu as écrit un livre, sorti il y a peu, qui s’intitule « Les montagnes de Balé ». Qu’est ce qui t’a attiré dans cette partie assez méconnue de l’Afrique ?
Je cherchais un projet de communication qui me permettrait de faire le lien entre science, conservation, écriture et photographie. C’était en 2005, je venais de finir mes études au Canada, et d’emménager aux Etats-Unis. J’ai alors rencontré une étudiante à UCLA, Deb Randall, qui faisait son doctorat sur le loup d’Ethiopie à Balé. En discutant avec elle, j’ai senti que mon idée trouverait un accueil favorable : le Parc National des Montagnes de Balé avait manqué disparaître faute de financements, et des programmes de revitalisation se concrétisaient, portés par des ONG comme la Société Zoologique de Francfort, Farm Africa, Oxfam et soutenus par le gouvernement. Conservation International venait d’inclure cette zone dans sa liste des Biodiversity Hotspots. En urgence, beaucoup d’énergie était dépensée à officialiser le statut du Parc, redessiner ses bordures, recenser les populations etc., mais très peu en communication. Ils ne pouvaient pas tout faire en même temps. Les programmes de conservation visent à offrir aux populations locales des revenus de substitutions pour enrayer la déforestation et le surpâturage. L’écotourisme, géré par le Parc représente une alternative économique possible. Or, malgré son formidable potentiel, Balé reste très peu connu des voyageurs. Je proposai donc un projet permettant d’améliorer sa visibilité, en révélant ses richesses et en donnant aux gens envie d’y aller. Par ailleurs, cette région avait tout pour me plaire : elle est isolée et très peu étudiée, abrite de nombreuses espèces rares et endémiques, ses paysages sont variés avec le plus grand plateau afroalpin culminant à 4400 m, des champs de lave à perte de vue, des zones humides, des forêts inexplorées… les lumières sont splendides, et les éléments s’y expriment sans retenue. C’est comme si l’Afrique m’offrait là ce que j’avais souvent cherché et trouvé ailleurs : l’altitude, les brumes, le froid, la neige, le vent, le minéral, l’immensité et la solitude, mais en y ajoutant par ailleurs ou à d’autres moments sa verdoyante luxuriance, ses forêts inextricables, sa faune et ses ambiances tropicales.
Combien de temps as-tu consacré à ce projet ?
J’ai commencé en 2005. La première année a surtout été consacrée à la recherche de financements et de partenaires, plusieurs voyages ont suivi, les expositions et les conférences ont commencé à partir de 2008, et le livre est sorti début 2009. L’exposition sera offerte au Parc National des Montagnes de Balé probablement en 2010.
Qu’est ce qui t’as poussé à passer du stade de biologiste à celui de photographe et d’auteur?
Au fond, le travail de biologiste et d’auteur ne sont pas si éloignés que ça. L’écriture d’un article scientifique ou d’un rapport d’étude ne consiste-t-il pas aussi à raconter une histoire ? La façon de le faire varie c’est vrai, mais on est toujours dans la communication. Pour moi, mon travail de biologiste n’a de sens qu’à travers un engagement en faveur de la préservation de la nature. Il existe de nombreuses façons de s’engager personnellement. Les actions d’éducation, de sensibilisation et de communication sont des engagements parmi d’autres, et ils sont essentiels car ils contribuent à faire évoluer les mentalités. Etre biologiste représente un atout immense pour parler de la nature, parce qu’on est amené constamment à réfléchir aux enjeux environnementaux, on est aussi mieux armé pour argumenter et convaincre.
Lors de tes voyages puis au cours de la préparation et la finalisation de ton livre, qu’est ce qui fut le plus difficile à tes yeux, l’approche scientifique, la partie photographique ou la partie rédactionnelle ?
Aucune des trois pour être honnête. La collecte et la synthèse d’informations, la photo puis l’écriture ne sont que les pointes de l’iceberg, des phases où je me suis fait plaisir. Le plus fastidieux a été la recherche de financements. Il y a eu aussi une très mauvaise rencontre en cours de route, qui a bien failli anéantir le projet, mais qui ne l’a finalement que retardé. Davantage d’expérience m’aurait évité cet incident coûteux en temps, en énergie et en euros. A part ça, je crois que le plus difficile à supporter est cette impression récurrente que les choses n’avancent pas assez vite.
Le loup d’Ethiopie, appelé aussi loup d’Abyssinie, est l’espèce endémique et emblématique des montagnes de Balé, peux-tu nous en parler ?
Le loup est effectivement l’espèce la plus charismatique de Balé, même si le Nyala des montagnes est officiellement l’emblème du Parc National. La plupart des photographes ou des naturalistes qui vont à Balé y vont pour le loup. La BBC, National Geographic ou encore Ushuaia se sont concentrés uniquement sur lui lorsqu’ils étaient en reportage à Balé. Bien sûr, il y a des raisons à cela : il n’y qu’une espèce de loup en Afrique, il est le canidé le plus menacé du monde et ses effectifs diminuent de façon catastrophique. Les Montagnes de Balé abritent la moitié de la population mondiale des loups d’Ethiopie, quand les autres sont dispersés en micro-populations, isolées les unes des autres et ne bénéficiant d’aucune aire protégée. C’est aussi un animal relativement facile à observer en plein jour. Une ONG l’étudie depuis plus de 30 ans et les meutes sont suivies en permanence, ce qui facilite les observations. Le loup est donc en grand danger d’extinction et il a suffisamment de charisme pour attirer l’attention du public et des officiels sur des enjeux de conservation qui le dépassent. Il faut surtout comprendre que le loup symbolise la santé de tout un écosystème, unique, extrêmement riche du point de vue la biodiversité. Mon projet a pour but de valoriser l’ensemble de ces richesses, dont le loup n’est qu’un maillon, et certainement l’un des plus médiatisé.
Ce n’est pas la seule espèce remarquable du parc, quelles sont les animaux que tu as pu rencontrer et ceux que tu as eu le plus de plaisir à photographier ?
La faune des Montagnes de Balé est exceptionnelle dans sa diversité, son abondance et son taux d’endémisme. Les animaux n’ont pas été persécutés par l’homme, et sont donc relativement peu craintifs, ce qui fait de Balé un endroit idéal pour les naturalistes et les photographes. J’ai toujours eu un petit faible pour les espèces présentes en fortes concentrations, car elles offrent des opportunités d’observations innombrables. Par exemple, les petits rongeurs sont particulièrement abondants en altitude. On compare la biomasse du plateau de Balé à celle du Serengeti, alors qu’il n’y a pas de troupeaux de grands herbivores. Cette biomasse est uniquement due aux rongeurs : leur densité est incroyable. Le rat-taupe géant à mon sens aussi fascinant que le loup avec sa tête de bande-dessinée. Mais les cinq autres espèces de rongeurs ne sont pas en reste et les séances photos sont toujours très amusantes, et fructueuses !
Peux-tu nous raconter une anecdote au sujet de tes rencontres animales ?
Parmi toutes les rencontres inoubliables, il y en a deux qui me viennent à l’esprit. Celles avec deux animaux qui furent photographiés pour la première fois dans le cadre de ce projet. Le premier est un grand félin qui, selon la légende, habitait le champ de lave par 4000 m d’altitude. On sait qu’à l’échelle du massif il y a des lions, des léopards, des servals et des chats sauvages mais il faut imaginer, le champ de lave est un habitat complètement atypique pour un grand félin. Aucune observation n’avait jusque là permis de confirmer la présence d’un tel animal. Comme disait Hainard, il faut fatiguer la chance, et elle a finit par me sourire. La seconde rencontre est celle avec un singe de taille moyenne que beaucoup tenaient pour disparu, et qui n’avait jamais été photographié dans la nature. Officiellement, l’espèce ne pouvait toutefois être déclarée disparue, ni même en danger, en raison de l’absence totale de données. La toute première photo de ce singe est dans le livre, et son histoire est étonnante. La majorité des espèces de Balé n’ont pas encore été décrites, et la plupart sont sans statut. Toute donnée concernant ces espèces sensibles aident les gestionnaires du parc à orienter leurs efforts pour les préserver. On ne peut protéger ce qu’on ne connaît pas.
La sortie de ton livre s’accompagne d’un nombre important d’expositions et de conférences (tu seras d’ailleurs présent au Festival International de Montier en Der en novembre prochain), croies-tu au pouvoir des images quant à la protection de notre biodiversité ?
J’y crois, oui, et c’est pourquoi j’ai développé ce projet à Balé. Mais je crois que l’image seule, aussi émouvante soit-elle, ne peut suffire à faire évoluer les mentalités. On peut retenir l’attention de quelqu’un avec une belle image, mais peut-on vraiment influencer ce qu’il pense ou ce qu’il va faire ensuite ? Je suis convaincu que la photographie peut jouer un rôle, mais l’engagement des photographes doit dépasser la simple exposition d’images pour vraiment influencer l’évolution de notre monde, aussi modestement soit-il.
Tu es « associate member » de l’ILCP (International League of Conservation Photographers), peux tu nous parler de cet engagement pour la préservation de la nature qui caractérise les membres de cette organisation ?
La ILCP considère que la photographie est un des outils essentiels de la conservation, et fait le lien entre la science de la conservation et la sensibilisation de certains publics à travers l’image. Elle soutient de nombreux projets, et représente une vitrine de choix pour valoriser des initiatives par le biais de différents outils de communication. C’est aussi un formidable lieu d’échanges pour tous ceux qui souhaitent mettre leurs idées, leur talent, leur réseau et leur motivation au profit de la préservation du vivant en se servant de la photographie. Faire partie de cette prestigieuse organisation est un honneur pour ses membres puisque cela reflète une certaine reconnaissance vis-à-vis d’un parcours, d’une éthique en tant que photographe, et d’une démarche liée à l’utilisation de ses images. Je vous encourage vivement à parcourir leur site (www.ilcp.org).
Je pense que tu as déjà pas mal de travail en 2009 avec la promotion de ton livre, l’organisation de tes conférences et de tes expositions mais as-tu des projets sur le feu pour les années à venir ?
Je vais d’abord me concentrer sur la fin du projet Balé : continuer à communiquer pour donner envie aux gens d’aller voir ces montagnes par eux-même. On m’a par ailleurs sollicité pour poursuivre ma démarche dans une autre aire protégée d’Afrique, mais rien n’est arrêté encore. Ces choix sont importants pour moi car je ne tiens pas à tirer un trait sur mon métier de biologiste pour me consacrer au reportage. Je suis aussi dans une période de transition professionnelle, donc très réceptif et ouvert à toute nouvelle idée pouvant déboucher sur un nouveau projet. Une chose est certaine, je ne referai plus de projets seul. C’est un formidable défi pour soi-même, mais ça ne remplace pas le plaisir de partager l’aventure d’un projet.
Merci Delphin pour avoir pris le temps de répondre à nos questions. Un dernier petit mot ?
En règle générale, je pense qu’on a trop souvent l’impression qu’en tant qu’individu, on est trop insignifiant pour faire changer les choses. Sans remettre en cause notre insignifiance, je crois au contraire qu’avec les bons ingrédients chacun de nous est en mesure d’apporter une contribution à son échelle, aussi modeste soit-elle. En France, les bourses à projets de la Fondation de France (Déclics) et du dispositif Défi Jeunes soutiennent chaque année nombre d’initiatives. Vous trouverez d’autres sources de financements sur mon site internet à la page des liens. Et puis si vous souhaitez des infos sur les Montagnes de Balé, ou vous procurer mon livre, n’hésitez pas à me contacter via mon site, je vous répondrai avec plaisir.
Pour en savoir plus sur la région de Balé et retrouver toute l'actualité de l'auteur (conférences, expos ...), c'est ici que cela se passe : www.delphinruche.com
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