L'histoire commence par une rencontre fortuite sur les bords de Loire. Je croise Boris et sympathise rapidement. Je découvre son univers sonore, il me décrit son travail et je retrouve dans ses propos les sensations qu'éprouvent les photographes. Puis je me laisse envouter par ses "chants de glace" qui ont été primés par France Culture, Radio France et le Concours International du Meilleur Enregistrement Sonore (CIMES) en 2002.
Mais ce n'est pas tout, ses participations à la sonorisation de films, de CD ou de manifestations sont nombreuses, alors je vous laisse découvrir ce preneur de sons de nature.
Publié le 03/03/2008 par David Greyo
Bonjour Boris, peux-tu te décrire en quelques mots et nous présenter ta passion ?
Bonjour, je suis preneur de son spécialisé dans les sons de la nature, animal ou non !
Chevreuils
Nous sommes habitués à interviewer des photographes animaliers, toi plutôt que l'image c'est le son. L'approche est toutefois assez similaire, peux-tu nous décrire ta façon d'opérer ?
Pour expliquer mon travail, je le compare souvent avec celui des photographes, je rechercher des paysages ou des gros plan le plus esthétique possible, (quand c'est possible), mais les miens sont sonore bien sur, donc j'utilise microphones et magnéto. La grosse différence est que je ne suis pas obligé de voir, c'est parfois très pratique notamment pour se camoufler, par contre, il n'y a pas de zoom performant comme en photo. Il faut donc pour pallier à cela, placer les micros et tirer des câbles en espérant que cela fonctionne. Cela nécessite un gros travail de repérage.
Le plus important pour moi et d'utiliser les oreilles avant tout, et après seulement je place mes micros par rapport à ce que je veux entendre, c'est ma manière de cadrer finalement. Le placement des microphones dans une prise de sons fait le trois quart du travail, et quand une prise est bonne, on le sent tout de suite (bien sur l'expérience est importante).
Castor endormi
Comment t'es-tu lancé dans cette activité ?
Passionné par la nature, et par la musique, je pense que cela m'a orienté vers ce travail. Et puis j'ai rencontré Jean-Claude Roché (le pionniers en Europe des sons de la nature, son premier vinyle est sortie en 1968) qui m'a ouvert ses portes, et m'a permis de m'initier à cette approche qui m'a tout de suite passionnée.
Et puis je me souviens d'un évènement adolescent qui m'a marqué, un drôle de bruit au printemps chaque nuit dans ma chambre, j'ai fini par découvrir, une grande vrillette (un tout petit coléoptère) qui frappe violemment sa tête sur des poutres pour trouver une femelle, c'est son chant en quelques sorte, on l'appelle l'horloge de la mort, à cause de ses tic tac réguliers. J'ai été vraiment impressionné de voir une si petite bête, s'acharner à produire ces sons.
Bécasse des bois
C'est une activité encore méconnue, peux tu nous parler un peu du matériel nécessaire ? Là aussi, le numérique a simplifié le travail ?
Il y a beaucoup de matériels différents dans ce domaine, comme dans d'autres. Mais la technique m'ennuie un peu, alors je me renseigne auprès de personnes compétentes et je teste le matériel moi même avant de l'acheter. Mais dans tous les cas, je cherche toujours la technique la plus simple avec une grande qualité. Sachant que ce n'est pas que le matériel qui détermine une bonne prise, et aujourd'hui on a très vite tendance à ne parler que technique et matériel, il faut s'investir sur le terrain, passer du temps et trouver rapidement le meilleur endroit ou placer ses micros.
Je travaille beaucoup avec un couple de micro pour faire de la stéréo ou quatre micros pour faire de la quadriphonie (prise et écoute à 360°). Parfois une parabole me permet d'isoler le chant d'un oiseaux par exemple.
J'utilise un magnétophone numérique léger avec de très bon pré-ampli. le numérique, c'est vraiment d'une grande aide pour nous (photographe, cinéaste, preneur de son...), j'ai appris chez Jean-Claude Roché sur de l'analogique, c'est très bon en qualité, mais très cher, encombrant et lourd sur le terrain. Sur ces points le numérique est très avantageux. Et puis en studio, quand je vois ce que je peux faire avec mon ordinateur, et ce qu'il faut comme matériels en analogique, c'est assez impressionnant.
Punaise aquatique
Quand tu pars enregistrer un son, tu cherches quelque chose de précis ou tu te laisses guider selon se que captent tes oreilles ?
En fait, il y a des sons qui demandent beaucoup de temps de repérage, d'attente, et d'essais, ceux que l'on glane au gréé des ondes, et ceux qui tombent du ciel. Je les aime tous, même ceux que je n'ai pas eu, c'est toujours un apprentissage et des découvertes de travailler dans la nature, c'est ce qui rend ce travail passionnant.
Quel est pour toi le son que tu aies capté et qui t'as le plus marqué ?
Ça aurait pu être un animal, comme le lynx, si difficile à capter, qui procure tant de bonheur quand on l'entend dans son casque, mais c'est les chants de glace!!!
Quand vous êtes au milieu d'un lac gelé, la nuit, le froid augmente, la glace se fissure, vous sentez la vibration dans vos jambes et ça chante dans tous les sens comme par magie. C'est pour moi le plus beau concert de la terre (que je connaisse).
C'est difficile à expliquer la prise de son car peu de personne la pratique, mais lorsqu'on enregistre, il se passe beaucoup de chose, on est concentré dans un autre monde qui procure beaucoup d'émotions.
Justement, concernant ces sons envoutants que produisent des lacs jurassiens, l'an dernier, tu as sorti "Chant de glace", un album qui leur est dédié. Comment t'es venue l'idée ?
En arrivant dans le Jura avec mon casque et mes micros, un habitant m'a parlé de ces sons pas très connus d'ailleurs, à part de ceux qui habitent prés des lacs.
Ça m'a tout de suite intrigué. J'ai donc passé beaucoup de temps à les chercher car il faut des conditions et des températures précises. Ces sons ne se produisent pas tous les ans, et peu de jours dans l'année. En persistant, j'ai enfin pu les entendre pour la première fois en décembre 2001. J'ai vraiment été subjugué et l'idée de les faire découvrir m'est très vite venu. Mais il a fallu tout de même 6 hivers, pour que je puisse avoir de belles séquences variées.
Glace matin
Glace nuit
A part cet album, que fais-tu de tous les sons que tu enregistres ?
Beaucoup de choses, du scientifique, à l'artistique...
Expositions sur l'environnement, installations sonores en multidiffusion pour des évènementiels, documentaires animaliers, scolaires, je joue mes sons en live aussi avec un musicien, des CD bien sur...
Tu travailles aussi pour sonoriser des films, comment se passe le travail avec "les preneurs d'images" ? Tu travailles en même temps qu'eux, tu interviens ensuite pour capter ce qu'ils ont filmé, tu travailles surtout sur banque de sons... ?
Je travaille peu sur banque de sons pour les documentaires, ce qui m'intéresse c'est d'être sur le terrain et pouvoir ensuite recréer le mieux possible l'ambiance sonore du film. Nous partons donc à deux, souvent plusieurs jours. On travail souvent en décalé pour ne pas se gêner, et puis ça permet de trouver plus de matière, je dois bien sûr trouver les sons qui correspondent aux images, mais il arrive souvent que j'indique au cadreur des choses qui peuvent l'intéresser. C'est un partage de découvertes où il faut prendre du plaisir. Le soir quand on se retrouve; en général près d'un feu, chacun raconte ses observations.
J'imagine que comme le photographe, tu es toujours en quête de nouveautés, quels sont les sons qui te font actuellement envie ?
La grande vrillette que je n'ai jamais réentendue!
Il y a beaucoup de beaux sons qui me font envie, comme les bélugas, le sirli du désert et tant d'autres, mais ce qui me fait vraiment envie aussi c'est ceux que l'on ne connait pas, comme j'ai pu enregistrer la glace, des cris d'araignées, des poissons, des insectes aquatiques...
Il y a toujours des découvertes à faire!
Bon pour finir cette conversation, quels sont en ce moment tes projets, tes actus ?
Je travaille sur un nouveau CD qui va sortir cette année, sur les différentes communications sonores des animaux, je sonorise un grand jardin alpin artistique, au pied du Mont Blanc. Il y aura par exemple une arène avec quatre enceintes pour jouer de mes sons de glace, avec vue sur le Mont blanc.
On prépare avec un musicien une création que l'on va certainement jouer pour un festival en plain air dans le Queyras, et aussi un documentaire sur le delta du Mékong...
Merci Boris et donc à bientôt pour présenter tes nouveaux projets, si tu souhaites rajouter un dernier mot, n'hésite pas...
Pour moi toutes ces réalisations ou installations sonores, sont l'aboutissement de mon travail, cela me permet de faire découvrir et tendre l'oreille sur ce monde exceptionnel mais un peu à l'écart car il demande un effort d'écoute.
Mais c'est vraiment un plaisir de partager ma passion et de voir les gens découvrir un univers qu'ils connaissent peu finalement!
Débâcle de glace
Le CD "Chants de glace" est disponible à la vente sur le site de l'éditeur : http://www.chiff-chaff.com/
Vous pouvez aussi contacter directement Boris Jollivet : nature.sonore@wanadoo.fr