Laurent Nédélec et Grégory Ortet : Plumes de cime

Fascinés par les pentes escarpées des Pyrénées et par la faune qui y vit, Laurent Nédélec et Grégory Ortet ont unis leur vision photographique et leur profond amour de la nature dans un livre intitulé "Plumes de cime". Grimpez avec eux vers les sommets, et si la chance vous sourit, peut être y rencontrerez-vous le tétras, le lagopède ou l'aigle royal.
Publié le 15/11/2011 par Arnaud Grizard
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Bonjour Laurent et Grégory, pouvez-vous vous présenter en quelques lignes en nous expliquant votre parcours photo et vos liens avec la photographie nature ?
Laurent : J'ai 46 ans, j'ai choisi de vivre dans les Pyrénées il y a 20 ans. C'est la présence des derniers ours qui m'a attiré dans ces montagnes. J'avais envie de me rapprocher de ce que la nature pouvait nous offrir de plus sauvage à l'époque dans notre pays largement «domestiqué». De fait, j'ai ensuite travaillé des années sur le suivi des derniers ours pyrénéens en Béarn, avant de devenir garde au parc national des Pyrénées. Pour le travail ou pour mes loisirs, je suis essentiellement dehors, en montagne. J'habite une ancienne grange, isolée, à 1 km d'un petit village. Il y a beaucoup de jours où je vois plus d'isards et d'aigles royaux que d'êtres humains, ce qui me donne sans doute une vision particulière de la place de l'homme sur cette terre.
J'ai souvent un appareil photo dans le sac à dos. Tout gamin déjà j'empruntais l'Icarex 35 de mon père et son 135 mm (!) pour tenter de photographier les oiseaux de ma Bretagne natale. Depuis une quinzaine d'années je suis plus assidu dans la pratique de la photographie. Mais la majeure partie de ma photothèque est donc encore argentique.
En 2005 j'ai co-illustré, avec Louis Marie Préau, le livre «Vivre avec l'ours» aux Editions Hesse. Jacques Hesse m'a fait confiance pour un ouvrage plus personnel en 2006 : «Pyrénées, montagnes sauvages».

laurent nedelec
Greg : J’ai 33 ans. Je suis originaire du Comminges, une petite province des Pyrénées Centrales à une centaine de kilomètres au Sud de Toulouse. Mon métier dans l’aéronautique me retient à la ville au cours de la semaine. Les week-ends et la majorité de mon temps libre sont consacrés aux escapades naturalistes au cœur de ces petits coins, à la fois sauvages et familiers. Depuis 2005, l’appareil photo vient alourdir mon sac de montagne pour essayer de ramener quelques fragments de cette nature à laquelle je suis si attaché.
gregory ortet
Vous sortez un livre en coopération intitulé «Plumes de cime», qu'est ce qui vous a poussé à vous lancer dans cette aventure et à unir vos visions respectives de la nature ?
Laurent : Greg et moi nous sommes rencontrés à Montier en Der il y a 5 ans. Une amitié s'est nouée, faite en particulier d'une vision commune de la photographie de nature, dans les mêmes montagnes. J'habite en Bigorre, lui dans le Comminges. Nous plaçons tous les deux avant toute chose le travail de terrain, le fait de se «confronter» aux éléments, de trouver par soi-même, d'observer, de déduire ... Bref tout le travail en amont de la prise de vue. Le chemin qui mène au but. Pour nous une photographie réussie doit raconter une belle histoire.
Elle doit être la récompense d'un travail de terrain qui nous aura enrichis, qui nous aura appris des choses sur la nature qui nous accueille. Ces photos là ont plus de valeur à nos yeux, même s'il nous arrive parfois de profiter d'un «tuyau» donné par quelqu'un, mais nous ne courons pas après.
Pour ce qui est du livre, en fait c'est l'exposition «Plumes de cimes» qui est apparue en premier. Nous avions fait quelques affûts fructueux en commun, notamment sur l'aigle royal, Greg avait de superbes images de tétras, et Fabrice (Cahez) nous avait proposé d'exposer à «son» festival, à Tignécourt.
L'expo «Plumes de cimes» est née comme ça et a été présentée dans les Vosges en 2010, financée par le Parc national des Pyrénées qui la présente aussi dans ses maisons du Parc dans toutes les vallées.
J'avais bien aimé l'aventure du livre «Pyrénées, montagnes sauvages» et j'avais envie de revivre ça. J'ai donc eu l'idée de cet ouvrage, reprenant le thème de l'exposition. Tout naturellement, Greg a répondu présent à mon invitation.
plumes de cime couverture
Laurent, ce n'est pas ton premier ouvrage, peut-on dire que tu est «rodé» à l'exercice ou l'aventure est-elle chaque fois différente ?
Oh non, je ne suis pas «rodé» comme tu dis ! Les autres livres ont été «gérés» par l'éditeur, Jacques Hesse. Je fournissais les images et participais à leur sélection. On peut presque dire que ça s'arrêtait là, j'ai fait confiance aux grands professionnels que sont Jacques Hesse et l'équipe dont il s'entoure. Les livres s'inscrivaient dans une collection préexistante, formatée.
Pour «Plumes de cimes» c'est différent : Greg et moi apportons la moitié du financement et nous avons décidé presque tout : Le format, le papier, l'imprimeur ... La maquette a été réalisée par un graphiste de notre choix, Dominique Eyhéramendy, et nous avons été très présents à ce stade aussi.
Bref, ce n'est pas la même aventure que les précédents livres, et je me suis mieux rendu compte à quel point ce n'est pas simple de faire un ouvrage. Il y a vraiment beaucoup de paramètres à prendre en compte ! Par exemple le choix initial d'un format carré entraîne plein de conséquences sur la mise en page, les coûts ... qui nous avaient échappées ! Mais au final, j'en suis plutôt content.

Grégory, pour toi, sauf erreur de ma part, c'est le premier livre, quel est ton état d'esprit maintenant que tu as le livre dans les mains ? Réaliser un livre sur la base de mon travail photo dans les Pyrénées est un but que j’avais en tête depuis mes premiers pas photographiques. Je trouvais et trouve toujours que c’est une des plus belles finalités d’un travail photo. Je m’étais donné une dizaine d’années pour accumuler un stock suffisant. La photographie nature en montagne est très frustrante et les images espérées sont rarement au rendez-vous des efforts concédés. Donc il faut du temps, beaucoup de temps si l’on s’interdit les raccourcis offerts maintenant et que l’on veut une proposer au-delà de l’esthétique des images, un travail artisanal dont la démarche a autant de sens que le résultat.
Au début quand Laurent ma proposé que l’on se lance dans cette entreprise pour être prêt onze mois plus tard pour le festival de Montier, je ne m’en sentais pas capable, d’autant que même si l’idée était séduisante, il nous manquait un peu de matière. Nous avons travaillé dans ce sens, quelques images griffonnées le lendemain du réveillon ont vu le jour, d’autre non malgré nos efforts.

Combien de temps avez-vous consacré à ce projet ? Est-ce quelque chose que vous portiez en vous depuis longtemps ?
Laurent : En fait, au jour le jour, nous photographions la nature comme on la vit. En général, on ne fait pas des images pour une utilisation précise. Les images s'accumulent donc dans nos photothèques, et continueront de le faire : Ce n'est pas parce que nous avons sorti un livre sur les oiseaux que l’on va s’arrêter de les photographier !
Dans ce livre il y a quelques images argentiques qui attendaient bien sagement depuis 10 ans une utilisation, mais il y en a d'autres que nous avons réalisées en pensant au livre. Par exemple les images de tichodrome échelette ou de percnoptère. Mais la plupart sont issues de notre production «normale», sans idée préconçue de leur utilisation. Les prises de vue ayant servi au livre s'étalent sur une dizaine d'années sans doute.

Le livre est dédié à l'avifaune de montagne et plus particulièrement celle des Pyrénées. Quel est votre attachement à cette région et à ses habitants ailés ?
Laurent : Quand vous randonnez dans les Pyrénées, les oiseaux sont omniprésents. Ces montagnes sont riches en rapaces particulièrement, impossible de ne pas remarquer les grands vautours fauves qui animent le ciel. Grâce à l'abondance du bétail (la plus forte région pastorale d'Europe il me semble, avec plus de 600 000 brebis estivant sur le versant français), le cortège d'oiseaux nécrophages est vraiment varié : Gypaètes, vautours fauves, percnoptères, grands corbeaux...L'aigle royal est bien représenté aussi. Mais il y a aussi de magnifiques oiseaux bien plus discrets comme le grand tétras, le lagopède, le grand duc, la chouette de Tengmalm ... Rajoutez à cela le phénomène de la migration qui, 2 fois par an, nous amène des espèces étonnantes comme les grues cendrées, les cigognes, et vous fait vivre des moments uniques comme d'observer un balbuzard pêcheur à 2000 m d'altitude évoluant le long des parois rocheuses... Bref, l'ornithologue ne peut pas s'ennuyer ici !
Cette richesse fait partie de ce qui m'attache à ma région d'adoption.

Greg : Je suis personnellement très attaché à ces montagnes et ce, pour plein de raisons. J’y trouve tout ce que j’aime, à la fois le parfum de l’enfance et une sauvagerie qui s’exprime presque librement. J’ai eu l’occasion de parcourir d’autres coins sur la planète, peut-être plus préservés ou plus propices à l’image de nature, mais je ne me suis jamais autant senti en adéquation avec le milieu que dans les Pyrénées. Je pense que cela est dû avant tout au fait que je m’y sens un peu chez moi et que je peux entretenir une relation continue avec le terrain. Cette continuité dans le rapport à cette nature contrebalance la difficulté imposée par le milieu montagnard. Donc je ne suis pas objectif et cet attachement trop viscéral m’amène à être parfois un peu trop «chauvin», mais j’assume! Pour ce qui est de l’avifaune, je suis fasciné par les rapaces de montagne mais toute la faune de ces montagnes et ces milieux ont un pouvoir d’attraction sur moi.
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Quel type de livre est-ce ? Un livre d'images, un carnet de terrain, un livre plus descriptif et scientifique ?
C’est avant tout un livre d’images. Si les photographies d'oiseaux sont très présentes, paysages et mammifères y ont une bonne place afin de montrer cette nature dans son ensemble avec l'avifaune pour fil conducteur. Les saisons s'y déroulent en commençant par l’hiver mais le livre est divisée en 7 chapitres introduits par un texte à mi-chemin entre la description du thème et le carnet de terrain.
Ce livre étant coédité par le parc national qui a une mission éducative, chaque image est légendée de manière descriptive afin de transmettre au lecteur quelques informations sur la biologie des espèces présentées ou du comportement photographié. Finalement nous avons voulu faire un mélange de plusieurs approches du livre de photographie nature mais c’est très périlleux et complexe à organiser pour former un tout cohérent. J'espère que certains y découvriront des choses qu'ils ne connaissaient pas mais que tout le monde se trouvera immergé dans ce monde fabuleux qui subsiste grâce aux pentes escarpées.

Quel est le plus difficile, faire la photo que vous aviez en tête ou écrire le texte qui l'accompagne ?
Sans hésitation : Faire la photo. Il faut dire que nous sommes sans doute plus exigeants en matière de photo que pour les textes ! Nous espérons que nos lecteurs le seront aussi...
Certaines espèces nous ont donné du fil à retordre, d'autres nous ont tenus en échec. Le nombre cumulé d'heures d'affût pour photographier l'aigle royal, par exemple, est énorme. Les sessions de 3 jours d'affût consécutifs dans le froid, de la nuit à la nuit, pour zéro image ne sont pas rares. Mais ça ne rend que plus intense le moment où tout fonctionne.

Quelles sont les espèces emblématiques de votre ouvrage ? Celles dont la rencontre vous procure le plus de "frissons" ?
Laurent : Les espèces emblématiques de l'ouvrage sont probablement l'aigle royal, le grand tétras, le lagopède, le faucon pèlerin, le tichodrome. Toutes ces espèces nous émerveillent à divers titres.
Pour ce qui est du «frisson», je retiendrais quand même l'aigle royal. La première fois que ce seigneur se pose devant votre affût et semble vous transpercer de son regard farouche, c'est un moment inoubliable !
Mais je n'oublie pas les autres : Les ambiances magiques à l'aube dans une vieille forêt quand les grand tétras paradent, l'incroyable mimétisme du lagopède qui disparaît littéralement à 15 m de vous, la perfection du faucon pèlerin, le pouvoir d'émerveillement des vols de grues cendrées à l'automne ...

Greg : Grand tétras, lagopède, aigle royal, grand-duc, faucon pèlerin, tichodrome, épervier, gypaète barbu .... Très honnêtement, il est difficile d’établir une hiérarchie ou même de justifier pourquoi celles-ci seraient plus emblématiques que d’autres espèces présentées dans le livre. En tous cas je reconnais volontiers un sentiment très fort quand mon regard croise dans le viseur celui des super-prédateurs que sont l’aigle royal, le faucon pèlerin ou le grand-duc.

Si vous aviez chacun une histoire à raconter sur l'une des photos de ce livre, quelle serait-elle ?
Laurent : Peut être l'émotion que j'ai ressentie lors d'un affût récent au faucon pèlerin. C'est une espèce que j’avais déjà beaucoup photographiée, mais j'attendais depuis longtemps de pouvoir photographier une plumée. Tous les lardoires que je trouvais étaient «inaffûtables» : En plein milieu de falaise, sur des zones inapprochables ... En 2010, j'ai remarqué qu'un tiercelet utilisait régulièrement un vieux tronc de merisier accroché à la paroi, et qui semblait approchable par une vire pentue et broussailleuse. De nuit, en hiver, je suis allé installer un petit affût que j'ai recouvert de branches de buis. C'était vraiment très pentu et le seul endroit possible était à moins de 8 m du lardoire.
Puis, de temps en temps je contrôlais à la longue vue, depuis le bas, s'il y avait des plumes fraîches sur ce poste de plumée. Quelques semaines plus tard je tentais ma chance. Le problème est que cet oiseau avait plusieurs lardoires, et qu'une seule proie, si elle est de belle taille, peut lui suffire pour la journée. Je rentrais donc dans l'affût de nuit, en ressortais de nuit après une douzaine d'heures. Je me souviens qu'au premier affût j'ai ainsi vu distinctement ... Une araignée qui traversait mon espace exigüe. Ce fut la seule observation naturaliste de la journée. Le faucon vaquait à ses occupations, je l'entendais régulièrement à proximité, mais jamais il ne se posa sur ce perchoir. Idem à la 2ème séance. L'oiseau avait choisi un autre de ses postes de plumée ces jours là. A la troisième séance d'affût, je m'étais assoupi quand les cris du retour de chasse m'ont alerté, très proches. Il était 8h20, et, montant l'œil jusqu'au niveau du viseur du D700 (très beau viseur), j'ai découvert ce bel oiseau, posé là où je l'espérais, à moins de 8 m de moi. Une grive dans les serres il a commencé de suite à la plumer et la dévorer, en commençant par la tête. Il n'a jamais jeté un regard à l'affût, et j'ai vraiment eu l'impression de vivre un instant privilégié si près de ce magnifique rapace. Ça a duré 18 mn exactement (merci les exif !) et ce sont 4 corneilles qui l'ont fait partir en venant le houspiller de trop près. Il a essayé de les intimider par des caquètements répétés, puis s'est envolé avec le reste de son repas. Pendant tout ce temps j'étais comme en état second et me répétais en moi-même «Mais que c'est beau !». Je ne sais pas si les images peuvent traduire les émotions que l'on ressent dans de tels moments...

Greg : Si je me focalise sur 2011, malgré ma première rencontre avec l’ours, c’est surtout la rencontre avec le grand-duc qui m’a marquée. La sévérité, l’assurance et la profondeur de son regard sont envoutantes. Sur certains sites que je visite régulièrement, je passe souvent plusieurs heures derrière la longue-vue à les chercher sur leur territoire de repos diurne et je ne réussis en moyenne qu’une fois sur cinq à les localiser. Si on désire le photographier en dehors de l’aire, ça devient très compliqué car l’oiseau est nocturne, ses reposoirs souvent inaccessibles en falaise ou alors impossible à approcher sans déranger car son acuité auditive n’a d’égal que sa vue … de rapace.
Mon objectif était donc de trouver un perchoir de chant ou de retour de chasse, affutable en contre nuit car je ne voulais pas avoir recours au flash pour capturer cette ambiance nocturne et mystérieuse si caractéristique de l’oiseau.
Après un nombre très conséquent d’échecs, un soir de fin février dernier, j’attends dissimulé dans un affût a proximité d’un promontoire rocheux en périphérie d’une falaise. Un couple de grand-duc semble avoir choisi ce site pour se reproduire au grand dam du couple de pèlerin propriétaire des lieux depuis au moins 5 années. Au crépuscule, le male commence à entonner son chant envoutant dans le lointain puis peu à peu les notes se rapprochent. Soudain, le "bouh-oh" retentit tout près de moi. Je tente au prix de mille précautions d’approcher en silence l’œil du viseur mais aucune silhouette ne se découpe sur le perchoir rocheux où seules quelques plumes du corbeau ayant servis de repas la veille oscillent dans la brise. Le chant caverneux du male indique pourtant qu’il est vraiment tout proche, à 200m la femelle lui répond. Après quelques contorsions, je parviens à localiser l’oiseau qui se découpe sur une branche maitresse du gros chêne sur ma gauche. Il lance sa sérénade amoureuse en direction de la falaise de l’autre coté de la petite gorge. Je décide de profiter du fait qu’il me tourne le dos pour tenter de le cadrer. Je retiens ma respiration et cale le mouvement du télé sur son chant. Bien que le télé vienne buter sur la lucarne de l’affut, sa silhouette dodue se découpe dans le viseur alors que j’affine la mise au point manuelle. Je resserre la rotule, saisis le déclencheur souple et presse le bouton. Le grand-duc ne s’est rendu compte de rien et continue de chanter avant de changer de perchoir. Une demi-heure plus tard, le calme est revenu sur la falaise mais quelque part à proximité les serres de la nuit doivent commettre quelque forfait, j’en profite pour m’éclipser des lieux à pas de loup.
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Avec quel matériel travaillez-vous le plus souvent ? Y attachez-vous une grande importance ?
Laurent : Pour ma part je suis équipé en Nikon. Le matériel que j'emmène le plus souvent dans le sac à dos est sans conteste le 4/300mm. Bon nombre d'images de l'ouvrage sont faite avec, monté sur un D200 ou un D700. Je n'utilise quasiment jamais de multiplicateur. Pour certains affûts j'utilise un 4/500mm. En fait, comme je suis très souvent en montagne et que j'accumule les dénivelés, le critère principal de choix de l'optique est ... le poids ! On peut porter un 500mm quand on ne sort que le week-end, mais quand on est tous les jours en montagne on ne peut pas se charger à ce point. En tout cas moi je ne le peux pas ! J'ai déjà eu pas mal de problèmes de dos, il faut que je me ménage !

Greg : Je travaille en matériel Canon, le plus souvent en plein format avec des focales allant de 17 au 500mm. Une grande majorité des images animalières sont faite au 500mm. Le matériel n’est pas le plus important, cela va sans dire. Lourd et encombrant, ces 15kg de matériel s'ajoutent à l'indispensable en montagne (alimentation, vêtements chauds, duvet, tente, filets de camouflage).
Cela se paye cash en litres de sueur pendant les marches d’approche. Pourtant, quand l’aigle vient se poser devant l’affût après des journées entières d’attente dans le froid, il faut reconnaitre que tout cela s’efface devant la qualité d'image délivrée par le matériel photographique moderne.

Quelle technique photographique utilisez-vous le plus couramment, l'affût, l'approche, les appâts ?
Laurent : Pour les grands rapaces la technique de l'appât est privilégiée. Les reposoirs à aigle, du moins ceux que je connais, ne sont décemment pas affûtables dans ces hautes montagnes, comme ils peuvent l'être dans le Massif Central ou d'autres montagnes moins «aériennes». Pour les grands rapaces il m'arrive aussi de me poster le long de leurs couloirs de vols : A force d'observer les oiseaux on remarque que certains ont des habitudes de vol qui les amènent quotidiennement à passer près de telle ou telle crête. En été ce sont souvent des endroits presque hors d'atteinte, mais par certaines conditions hivernales le jeu en vaut la chandelle.
Pour les faucons pèlerins, les tétras et la plupart des autres espèces c'est l'affût obligatoire.
Pour les lagopèdes la technique de l'approche est privilégiée. Le plus dur n'étant pas d'approcher les oiseaux mais de les trouver. J'ai entre 1 000 et 1 300m de dénivelé pour arriver sur les zones à lagopède ici. Si possible j'essaie de dormir sur place. Et 8 fois sur 10 je ne trouve pas les oiseaux ! Je sais qu'ils sont là, je redescends bredouille en sachant que je les avais à quelques mètres à un moment donné ... C'est comme ça, ce mimétisme fait le charme du lagopède. Compte tenu du dénivelé nécessaire ici et du nombre de bredouilles, c'est probablement l'oiseau qui m'a demandé le plus d'efforts !

Greg : Dans 90% des cas, c’est l’affût que l’on privilégie. Dans de rares occasions comme avec le lagopède, une approche lente et minutieuse peut s’avérer fructueuse pour se faire accepter. L’hiver, il nous arrive de susciter le comportement charognard de certains rapaces à cette saison mais c’est finalement très peu efficace car on fait cela de manière ponctuelle. Du coup, les résultats restent très aléatoires mais on ne change pas le comportement solitaire des aigles ou gypaètes comme on peut le voir sur les charniers entretenus en Espagne par exemple.

Il me semble que vous accompagnez la sortie de votre livre par une expo photo au festival de Montier en Der ; c'est une introduction à votre ouvrage, pour donner l'envie d'aller plus loin ?
Chronologiquement, comme je te le disais, l'expo a été conçue avant même l'idée de faire le livre. Mais, de fait, le livre reprend presque toutes les images de l'expo, les «héros» sont les mêmes, et l'ouvrage va effectivement plus loin.

Vous êtes tous les deux très engagés dans la protection de la nature. Depuis que vous parcourez votre région et que vous vous "battez" pour vos convictions, comment ressentez-vous l'évolution du rapport des hommes à la nature?
Laurent : J'ai sans doute un point de vue (dé)formé par mon expérience originelle sur le dossier ours en Béarn. J'ai la faiblesse de penser que la quintessence du rapport de l'homme à la nature apparaît quand on parle d'espèce «problématique», comme l'ours, que c'est un puissant révélateur.
J'ai été impliqué dans ce dossier sensible, qui a abouti au fiasco que l'on sait (mort du dernier ours de souche pyrénéenne il y a 2 ans) malgré une débauche d'argent public. J'ai vu à l'œuvre les vrais pouvoirs locaux (élus, chasseurs, éleveurs), j'en ai été dégouté et en garde une vision assez pessimiste du rapport de l'homme à la nature.
Dans la société pyrénéenne, de puissantes forces antinature sont à l'œuvre et ont l'oreille des hommes politiques locaux. Beaucoup ont comme ambition pour l'espace montagnard d'être une espèce de «campagne en pente», où la brebis est reine, c'est un discours très répandu ici.
Les polémiques qui enflamment les vallées des Hautes-Pyrénées par moments, pour un seul ours dans tout le département, sont à pleurer, surtout quand on a eu la chance de voyager en Slovénie ou aux Etats Unis.
Les petites bêtes qui n'emmerdent personne et font plaisir aux touristes et aux chasseurs, on les gardera.
Mais l'idée, qui m'est chère, que nous n'avons pas le droit d'accaparer tout l'espace à notre profit, que l'on doit accepter des contraintes, parfois fortes, pour permettre à d'autres espèces d'exister, cette idée là ne fait pas son chemin, c'est un euphémisme.
L'Homme regarde avant tout son nombril. Les qualités qu'il valorise chez ses enfants : ne pas être égoïste, avoir le sens du partage, penser aux autres ... Ces qualités là restent intra-spécifiques. Par rapport aux autres espèces nous pratiquons tout l'inverse sans aucun scrupule. Sauf si nous pouvons tirer un bénéfice de leur présence.
Localement, dans les Pyrénées, si beaucoup de gens sont sensibles à la nature, ceux qui sont au pouvoir agissent en fonction d'autres critères.
Par exemple, pour revenir au sujet des ours, je suis choqué de constater que si environ 60% des habitants des Pyrénées se déclarent favorable à la présence de l'ours, ce pourcentage doit tomber aux environs de 2 % chez ... les élus locaux. Un déficit de démocratie incroyable.

Greg : Très engagés, c’est peut être beaucoup dire, nous avons cette image car sur certains forums nous avons initié certains débats qui remettent en cause la pratique et l'utilisation un peu fast-food de la photo nature et prôné une démarche qui se veut plus artisanale. Dans les faits, nous sommes avant tout naturalistes. Personnellement je suis membre de l'association Nature Midi-Pyrénées au sein de laquelle je suis responsable du suivi de certains rapaces (pèlerins, grands-ducs et vautours percnoptères principalement) sur une petite zone autour de chez moi. Je cède aussi mes images et partage mes informations de terrain. Faute de temps, ça s’arrête à cela en général mais c’est déjà pas mal. Indéniablement depuis 5 ans les problématiques environnementales sont très tendances, une certaine prise de conscience est là, mais les actes ne vont pas bien loin et s'essoufflent très vite au pas de la porte des intérêts individuels. Je pense même que le tapage médiatico-politique sur le sujet est quelque part néfaste car il noie les problématiques. Les enjeux réels s'effilochent dans une cacophonie de belles paroles et de formules marketing en donnant l'impression que les choses avancent, alors que sur de nombreux points, la cause recule. Le rapport des hommes a la nature a encore grandement besoin d'évoluer pour que notre société comprenne que c'est un changement fondamental qu'elle doit opérer pour se sauver elle-même et réapprendre la saveur des choses simples, l'humilité et la tolérance vis à vis de la Nature.
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Êtes-vous plutôt du genre optimiste ou pessimiste ? Comment voyez-vous le futur de la biodiversité des montagnes pyrénéennes en particulier et du monde en général ?
Laurent : Je suis vraiment du genre pessimiste, mais au moins j'en suis conscient. Déjà, dans votre question, je remarque l'utilisation du mot «biodiversité» là où quelques années auparavant vous auriez dit «nature». Je plaide pour le retour du mot Nature dans le vocabulaire ! La «biodiversité» est prétexte à tous les aménagements, tous les jardinages, toutes les gestions pour maintenir ou augmenter artificiellement le nombre d'espèces sur une surface donnée. Alors qu'au contraire ce qui nous sauvera c'est peut être un «lâcher prise», que notre espèce arrête de vouloir tout maîtriser, tout régenter. La plupart des maux qui accablent notre nature viennent sans doute de cette volonté de contrôle absolu, selon des critères qui nous sont propres, comme si nous étions le seul facteur d'organisation du milieu. Personnellement je préfère de grands espaces laissés à la nature que les mêmes espaces gérés pour produire de la biodiversité.
Attention, je parle depuis une zone de montagne où l'influence humaine et l'aménagement des milieux est beaucoup moins poussé qu'en plaine. Je connais des versants où, vous posant à un endroit donné, vous pourriez rester 1 an sans voir personne (c'est pour ça que j'aime ces montagnes !).
En fait, ma part d'optimisme vient surtout du constat rassurant que l'homme, malgré sa volonté, ne peut pas tout maîtriser. Avec la déprise agricole il maîtrise même de moins en moins certains espaces. Il est de bon ton de s'en plaindre (le sacro-saint maintien des milieux ouverts), mais moi je vois ça d'un bon œil. Cette expérience de ré-ensauvagement des milieux et des esprits me paraît bénéfique, en tout cas intéressante.

De façon plus concrète, un des défis les plus urgents est sans doute de sauver le grand tétras dont les populations périclitent rapidement. Figurez-vous que malgré ce constat incontesté, l'espèce est toujours chassée !
Un autre triste constat : pour des raisons d'exploitation pastorale ou forestière on ouvre des pistes à travers tous les massifs. J'ai vu, depuis que je suis dans les Pyrénées, nombre de versants être balafrés par ces aménagements, jusqu'au milieu de places de chant de grands tétras dans la vallée où j'habite ! Restera-t-il un versant sans cicatrice dans 50 ans ? Pas sûr ... Actuellement, la seule chose qui peut sauver une forêt de cette défiguration est la raideur de la pente, son caractère difficilement exploitable (jusqu'aux prochaines innovations techniques ?). En Barousse, la «desserte optimale» selon les critères de l'ONF est atteinte : Aucun point de la forêt n'est distant de plus de 100m d'une piste ! Cette façon de «gérer» me fait peur.
A l'heure où la voiture nous amène presque partout, c'est l'inaccessibilité qui devient une richesse, une valeur à préserver. L'espace et la possibilité de la solitude, c'est sans doute ce qui manquera le plus aux générations futures.

Outre la chasse scandaleuse du Grand tétras, en ce moment les chasseurs font aussi monter la pression pour obtenir le droit de tuer des lagopèdes. On croit rêver.
Je viens de lister quelques problèmes qui me tiennent à cœur, pour être objectif je tiens à mentionner aussi quelques heureuses tendances :
- Les cerfs continuent leur colonisation du massif, même si ponctuellement des dégâts posent problème.
- Les gypaètes, avec plus de 30 couples reproducteurs côté français, se portent de mieux en mieux.
- Malgré toutes les polémiques et articles de presse alarmistes, on peut remarquer qu'il n'y a jamais eu autant d'ours dans les Pyrénées depuis 50 ans.
- Les loups vont bien finir par pointer leur nez. Actuellement ils sont cantonnés à l'Est de la chaîne. Ça va être un bazar sans nom au niveau ambiance (presse, éleveurs, politiques ...) mais ça apportera une belle dimension à cette montagne.

Greg : Je suis plutôt très pessimiste, tu l'as compris. C'est dans la nature de l'homme de repousser ses responsabilités quand il doit rogner ses «acquis». Je le déplore d'autant plus qu'il me semble que c’est une attitude, un réflexe propre à chacun malheureusement et que l'on peut mesurer au niveau personnel sur plein de sujets. Donc même si chacun doit agir à son niveau, il me semble primordial qu'une réelle conscience de la nécessité de changement de valeurs soit portée par nos pseudos élites. Après l'échec cuisant des politiques environnementales récentes, c'est vraiment très difficile d'être optimiste. Pour rebondir sur l'actualité, alors que tous nos politiques s'accordent tous aujourd'hui pour reconnaitre qu'il faut tempérer le pouvoir de la finance, au lendemain du G20, dans un contexte de crise financière et à l'aube d'une nième récession, les 20 plus grandes puissances réunies en grandes pompes ne sont pas capables de prendre des mesures pour ne serait-ce que susciter un rééquilibrage des forces et enrayer la machine infernale qui va asphyxier leur économie à très court terme. La maison brûle, mais on prend le thé en s'auto-congratulant. Alors quand il s'agit de faire face à des problèmes autrement plus complexes (énergie, climat, perte de biodiversité ...) reposant sur des principes qui nous dépassent largement, j'ai vraiment peine à croire que l'on soit capable d'anticiper et de se mettre sur la voie de la raison. A quand une agence de notation des nations sur le respect de leur environnement qui aurait autant de poids dans nos choix qu’un Moody's ?
Le futur de la biodiversité? Déjà ce mot commence à me fatiguer. Ne le prend pas pour toi Arnaud mais on l'emploie à toutes les sauces. Je lui préfère le mot Nature. Dans le sens de tout ce qui échappe à la maîtrise de l'homme.
Aujourd'hui dans les Pyrénées, la biodiversité est incarnée par le mouton, le gibier de chasse et la foret d'exploitation. Le berger, le chasseur et le forestier sont au centre des choix environnementaux à l'échelle de la chaîne pyrénéenne et décident seuls quels êtres vivants peuvent ou ne peuvent pas exister dans nos montagnes. Et l'homme gère, entretient, tronçonne et régule en s'auto-congratulant dans son beau déguisement vert. Dès qu'on parle de nature, il faut mettre l'homme au centre, quel manque d'humilité, de tolérance et de réelle prise de conscience. On ne parle plus de Nature, de sauvage, de beauté, d'émotion, de nécessité de laisser libre cours à celle-ci de nous émerveiller, de nous réapprendre que le bonheur et nos besoins sont ailleurs que dans l'artificiel que notre société nous "propose" invariablement et partout.

Vous devez être bien occupés avec la promotion du livre et la préparation de l'expo de Montier mais avez-vous déjà d'autres projets, d'autres idées qui vous trottent dans la tête ?
Nous avons beaucoup d'idées et d'envies, il va falloir choisir, faute de temps et de moyens.

Merci Laurent et Grégory de nous avoir accordé cette interview. Toute l'équipe de Naturapics vous souhaite un grand succès pour «Plumes de cime» et son expo. Un mot pour conclure ?
Merci à Naturapics et à toi Arnaud de nous ouvrir cette tribune pour parler du livre. Nous vous invitons à passer sur notre stand d'exposition au Cosec lors de cette quinzième édition du festival de Montier pour découvrir cet ouvrage et discuter avec nous de cette belle passion qu'est la photo nature.


Pour en savoir plus

Présentation du livre sur le site internet de Laurent : Plumes de cime





Crédits photos : Laurent Nédélec & Grégory Ortet



A propos de l'auteur

Arnaud Grizard
Photographe autodidacte, Arnaud a su bâtir un style personnel autour de sa passion : la macrophotographie. Fin connaisseur du monde miniature et des techniques photographiques, il partage ses connaissances et participe activement aux actions de l'Association Sportive de la Chasse Photographie Française.
Contacter l'auteur par e-mail

 


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