Tichodrome de Christophe Sidamon-Pesson

Tichodrome échelette, l'oiseau-papillon, l'oiseau de l'à-pic : Des noms empreints de poésie et de mystère. Christophe Sidamon-Pesson réalise ici un vieux rêve, celui de partager, dans une quête photographique de plusieurs années, sur les parois rocheuses les plus raides, la vie du tichodrome.
Publié le 13/09/2011 par Arnaud Grizard




Bonjour Christophe. Pour nos quelques lecteurs qui ne te connaissent pas encore, peux-tu te présenter en nous expliquant tes liens avec la photographie de nature ?
Je photographie la nature depuis une vingtaine d'années. De cette activité, qui est aussi pour moi un engagement au service d'idées, j'ai fait mon métier. J'habite le Queyras, dans les Hautes-Alpes, où ces hautes vallées perchées sont devenues mon territoire d'adoption à force de m'y rendre durant presque toutes les vacances depuis l'âge de quatre ans. En 2008, j'ai publié aux éditions Hesse un ouvrage intitulé L'Autre Versant (textes de Michel Blanchet) dans lequel mes principales images prises dans le Queyras font office de support au fil conducteur du livre. Plus j'avance dans ce métier-passion, plus je m'efforce d'avoir une démarche intérieure qui aille dans le sens de développer une vision globale et sans a priori des choses, tentant ainsi de m'écarter de la pensée conforme, cloisonnée, et du regard simpliste qui en découle.

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Dans quelques semaines sort ton nouveau livre (le troisième) sur un oiseau particulier entre tous : le tichodrome. Comment t'est venue l'idée de ce livre ? Pourquoi cette tendresse particulière pour le tichodrome ?
Le tichodrome suscite un intérêt certain de la part de nombreux photographes et ornithologues, la littérature nous le montre régulièrement. Je n'ai pas échappé à la règle ! Il y a dix sept ans, alors que je m'intéressais de près au monde ailé, dans un guide d'identification j'ai remarqué cet oiseau si particulier. Il m'a tellement marqué que j'en ai rêvé (au sens premier du terme). Et peu de temps après, comme en réponse à mon désir profond, dans les rues du village enneigé il m'est apparu. Jusqu'à il y a trois ans, je n'ai cessé d'espérer qu'une autre rencontre avec l'oiseau se fasse dans les conditions que j'imaginais. C'est en allant prospecter une falaise dans l'unique but de trouver le tichodrome que mon plus grand rêve a pris forme. Trois printemps ont été entièrement consacrés à ce que ce rêve puisse prendre la plus belle tournure qu'il m'ait été possible de lui donner, pour que soit partagée, dans un ouvrage que Jacques Hesse était prêt à réaliser, cette longue quête de l'oiseau papillon.

Entre les phases de repérages, de prise de vue, de rédaction et de choix éditorial, combien de temps as-tu consacré à ce projet ?
Hormis les images de l'oiseau qui ont été réalisées en hiver au cours des quinze dernières années (surtout au début), les photos ont été prises durant ces trois derniers printemps. Il y a environ un an, avec Jacques Hesse, nous avons décidé de passer à l'action pour faire aboutir ce travail. Il me manquait encore quelques images importantes, ou du moins certaines d'entre elles ne me satisfaisaient pas. C'est pourquoi j'ai souhaité consacrer au tichodrome une saison supplémentaire. Au milieu de l'hiver, avant que je ne me replonge une dernière fois dans les prises de vues printanières, la véritable mise en route du projet a commencé. Pour répondre aux besoins de l'ouvrage tel que celui-ci était envisagé, le photographe a dû prendre la plume... Difficile a été la tâche, mais quel plaisir que celui de pouvoir exprimer les sentiments éprouvés ! Jusqu'à la mi-juillet, je n'ai pas fait grand chose d'autre que de mener vers l'avant ce projet.
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Tu signes bien évidement les photos du livre mais, contrairement à tes deux premiers ouvrages, tu es aussi l’auteur des textes, quel a été le plus difficile : mettre des mots sur des photos ou traduire en image les textes que tu avais en tête ?
Au fil de ces trois printemps passés en compagnie du tichodrome, quantité d'observations ont été réalisées. Tout autant, si ce n'est plus encore que l'ornithologie, la photographie oblige à un long suivi, à une présence très régulière, à s'immerger dans un nouvel univers, et même à "devenir" l'oiseau. Ce qui a été vu et vécu a été noté. Avec Jacques Hesse, l'idée de départ était celle de placer de manière cohérente des notes de terrain dans l'ouvrage. Mais il fallait bien écrire aussi un texte d'introduction, et qui d'autre que moi pouvait le faire ? Finalement, les textes ont été rédigés avec deux styles différents, à mon sens très complémentaires, de manière à transmettre au lecteur ce que j'ai pu vivre durant tout ce temps, et à travers moi, ce que peut vivre tout amoureux de la nature qui se lance dans une quête autant photographique qu'intérieure. Nous pourrons donc découvrir des écrits se rapportant à la fois à une certaine perception du monde et aux thèmes abordés dans les différents chapitres, et des extraits de récits à la tournure volontairement simple se rapportant à des observations faites sur le terrain. Je pense que les textes peuvent apporter les éléments nécessaires à une meilleure compréhension du regard que le photographe pose sur le monde, et que les photographies peuvent ne pas toujours suffisamment bien révéler. Pour compléter cette histoire, l'ouvrage se termine avec onze "instants vécus", qui sont de courts récits d'agents des parcs nationaux, décrivant des rencontres qui se sont faites avec le tichodrome dans des circonstances parfois étonnantes.
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Comment ce livre s’articule t-il ? au fil des saisons ? au fil de tes rêveries ?
Au fil du temps ! Avec des allers et retours entre l'avant et le maintenant. Le principal fil conducteur est la quête. Il n'est point ici question d'un livre descriptif sur le tichodrome, même si les informations importantes qui le concernent sont présentes. C'est avant tout le récit d'une aventure photographique, l'aboutissement d'un rêve, le déploiement d'un regard sur le monde avec toutes les interrogations qui en découlent, mais c'est aussi l'histoire de belles rencontres humaines que le coureur des murailles, sans le vouloir et sans le savoir, a de bien belle manière suscitées.

Photographier un tel oiseau ne doit pas être chose facile. Comment as-tu procédé et quelles ont été les difficultés auxquelles tu as dû faire face ?
Le tichodrome est peu souvent photographié. Pourtant, c'est un oiseau qui est à nos yeux extraordinaire, emblématique des montagnes et des parois escarpées. Cela est certainement dû au fait que ses couleurs et ses formes sont très inhabituelles, mais aussi que les individus sont peu nombreux et qu'ils habitent de surcroît dans un milieu pour lequel nous ne sommes pas faits. J'aurais tendance à dire que les difficultés ne sont souvent que des illusions, et qu'elles s'évanouissent rapidement face la ferme volonté d'y arriver. Ayons tout de même bien conscience que nous sommes en montagne, que toute approche est par conséquent nettement plus longue qu'en plaine, et, il en va de soi, bien plus pénible. Le lourd matériel, il faut le monter ! Les longues journées à photographier sont encore rallongées par les trajets à pied qu'il faut effectuer ! Pour donner une idée de la situation, au printemps dernier, mon réveil sonnait à trois heures trente du matin. Le temps de me préparer et de monter les cinq cent mètres de dénivelée pour atteindre le pied de la falaise, il était presque six heures. Ensuite, il fallait que je me hisse sur trente mètres à la corde, puis que je hisse le sac (allégé) de matériel. Une fois en poste, je restais huit heures d'affilée, debout sur l'escarpolette, accroché par le dos (en plus des autres assurances bien sûr !) au relais d'escalade. Dans cette position, fortement penché en avant dans une falaise elle-même en surplomb, la paroi devenait mon plancher et l'aplomb mon horizon ! Au vide, il fallait s'y faire, mais c'est surtout musculaire qu'était la difficulté, car au début, dans les positions un peu tordues, les hanches faisaient vraiment mal. Par contre, quel confort pour suivre le tichodrome en vol lorsqu'il passait juste en dessous de moi ! Aucune corde n'était là pour entraver les mouvements du téléobjectif. À quatorze heures trente, la falaise passant à l'ombre, et pour être en état le lendemain, je descendais de mon perchoir. Puis je redescendais de la montagne jusqu'à mon fourgon pour vider les photos dans l'ordi et me faire chauffer mon unique repas de la journée. À dix neuf heures trente il fallait impérativement que je dorme pour pouvoir me lever à nouveau à trois heures trente. Je ne suis déjà pas bien épais, mais là, j'ai perdu encore quelques kilos !
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Je crois savoir qu’avant cette aventure, tu étais totalement novice en escalade, as-tu pu bénéficier de l’aide et/ou des conseils de spécialistes pour surmonter cet obstacle ?
Au printemps 2009, lorsque dans la falaise j'ai découvert le tichodrome, j'étais très heureux évidemment, mais aussi désolé de le voir faire ses allées et venues si haut, à près de trente mètres au-dessus du sol. Il était au milieu des grimpeurs. J’enrageais d'autant plus qu'il ne leur prêtait pas attention, leur présence proche ne le gênant visiblement pas. J'étais déjà content de pouvoir le photographier du bas, mais en haut, j'imaginais que les résultats eussent été tout autres. Aussi, j'ai contacté un ami, passionné lui aussi par la photo de nature, mais qui était en plus guide de haute montagne. Il m'a permis de monter à hauteur du tichodrome. Je n'avais jamais touché le rocher pour y grimper, et voilà que je me suis retrouvé en train de me hisser comme je pouvais dans une paroi en surplomb ! Nous sommes montés en trois longueurs, et avons ensuite passé huit heures à guetter les passages de l'oiseau. Ici, le but était de le photographier en vol. Plus de quinze ans que j'attendais ce moment ! Un très grand rêve se réalisait. Ce jour là, j'ai pu prendre deux photos où ses ailes en éventail, qui le portaient dans les ascendances, laissaient apparaître son si merveilleux rouge carmin et ses lunules blanches. Par la suite, un grimpeur rencontré sur place a fait tout son possible pour que je réalise les images souhaitées, en m'installant une corde statique et en mettant à ma disposition le matériel nécessaire pour monter. Malheureusement, je n'ai pas pu profiter longtemps de cette autonomie la première année car le mois de juillet était déjà entamé et nous arrivions à la date où les jeunes allaient s'émanciper. La deuxième année a été pleine de rebondissements, et les situations ne se prêtaient pas à la prise de vue en hauteur. C'est la troisième année que j'ai pu réellement faire tout ce que je voulais, avec l'aide précieuse de ce grimpeur extrêmement dévoué à qui je dois une grande partie des images obtenues. Cette même année, un autre grimpeur m'a prêté du matériel supplémentaire pour que je sois un peu mieux installé, car d'une bonne installation dépendent les bons résultats. Avec son harnais destiné aux travaux acrobatiques, je pouvais être accroché par le dos !
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Avec de telles contraintes techniques, chaque sortie devait être soigneusement préparée, quel matériel photo as-tu privilégié ? (objectifs, focales, maniabilité …)
J'ai essayé de m'alléger au maximum, n'emportant avec moi que ce que je considérais comme étant essentiel, ce qui est encore beaucoup. Un D3 monté sur un 200-400, lui-même associé à un multiplicateur 1,4x (je ne voulais pas avoir à démonter un objectif une fois que je me trouvais dans le vide), un 105 macro (pour les plantes, les fossiles et les insectes rencontrés en chemin au pied de la falaise), et un compact pour tout le reste. Il m'est arrivé aussi d'emporter un second boîtier, un D3X, associé à un 70-200, un trépied et une télécommande radio, lorsque je me suis rendu compte que le tichodrome prenait régulièrement des bains de poussière au pied de la falaise. D'en haut je pouvais alors commander l'appareil installé en bas lorsque l'oiseau se trouvait là où je l'attendais.

As-tu une anecdote ou une petite histoire particulière concernant le tichodrome ?
Il s'est passé beaucoup de choses intéressantes en compagnie du tichodrome durant ces trois années. Mais ce qui m'a le plus marqué, de très loin, c'est lorsque l'oiseau est passé tout près de moi, à un mètre ou un mètre et demi (pas la peine de faire d'images à une telle proximité), lentement, comme il le faisait régulièrement, sauf que cette fois-ci, après avoir dépassé ma hauteur, tout en continuant dans la même trajectoire, il a réalisé un tour complet de 360° sur lui-même, tout doucement, pour à un moment donné me faire face. Là, j'ai cru comprendre qu'il avait fait cela pour moi, pour me voir, pour me "saluer" avant de s'en aller au loin, comme on glisse un dernier regard à une personne qu'on laisse derrière soi. Avec ma larme à l'œil, comme si j'avais été un instant de connivence avec l'oiseau de mes rêves, je me suis senti vivre ma plus belle émotion de photographe naturaliste... et même d'être humain !
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Tu dois avoir déjà pas mal de boulot avec la promotion de ton livre, mais as-tu d’autres projets en tête ? Expos (il me semble que tu seras présent au festival de Montier-en-Der), conférences, un autre livre ?
Je me demande si j'aurai le temps cette année de faire d'autres images que celles du tichodrome ce printemps, tellement est grande la masse de travail que je dois réaliser en compagnie de mon ordi ! Concernant le tichodrome, le livre et l'expo qui lui est associée seront présentés au festival de la Salamandre, à Ménigoute et à Montier-en-Der. À Montier est aussi prévue une conférence au cours de laquelle je raconterai en détail le déroulement de cette longue histoire. Par ailleurs, d'autres projets sont en train de prendre forme ou sont déjà bien entamés.

Merci Christophe d’avoir pris le temps de répondre à cette interview. Toute l’équipe de Naturapics te souhaite beaucoup de succès pour ce livre magnifique. Un dernier petit mot pour conclure ?
J'ai vécu toute cette belle aventure, de la prise de vue à la mise en forme du livre, comme une raison de rendre hommage à celui qui avait tant fait courir mes désirs, élevé mes pensées. Je suis très honoré, si tant est que l'on y voie la volonté d'un hasardeux décideur, que par le biais de ma perception un peu ensauvagée puissent être partagées quelques effluves du précieux parfum carminé.
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Christophe
Crédits photographiques : Christophe Sidamon-Pesson et Bertrand Bodin pour la dernière photo.


Pour découvrir toute la poésie et le monde photographique de Christophe, c'est ici : Christophe Sidamon-Pesson Photographies

La présentation du livre sur le site de l'éditeur, c'est là : Tichodrome




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