Stéphane Raimond, pisciculteur de son état fait figure d'OVNI aux yeux de ses pairs. Confronté depuis de nombreuses années aux loutres qui lui ont mené la vie dure au point de menacer la pérennité de son exploitation, il ne leur en a pas tenu rigueur. Au contraire, au fil du temps il en est venu à les apprécier et à vouloir les connaître mieux. De tout ce temps, de ces rencontres, de cette passion, il en a fait un livre "A l'affût des loutres".
Publié le 22/09/2009 par Arnaud Grizard
Bonjour Stéphane, pourrais-tu te présenter en quelques phrases, en nous expliquant, entre autre, tes liens avec la photographie de nature ?
Si je devais me définir, photographiquement parlant, je dirais que je suis un novice acharné et surtout un observateur passionné ! J’ai jeté mon dévolue sur une espèce qui me tient à cœur : la loutre, il m’arrive cependant de photographier d’autres animaux mais très souvent il s’agit d’espèces aquatiques ou des milieux humides.
La photographie est pour moi le moyen de figer lors d’un bref « clic » un instant que d’autres n’ont pas vécu et ainsi le partager. La photo obtenue peut alors également servir à la sensibilisation voire à l’étude comportementale d’une espèce.
Le plus difficile est de réussir à transcrire sur l’image l’émotion que l’on à ressenti au moment ou l'on a déclenché !
Tu as écrit un livre, sorti il y a quelques semaines, qui s’intitule « A l’affût des loutres ». Peux-tu nous parler de la genèse de cet ouvrage ?
Ce livre est en fait un concours de circonstances ! Un journaliste de FR3 est venu un jour faire un reportage sur ma pisciculture, et lors d’un salon du livre, il a parlé de mes rapports avec les loutres a une maison d’édition…Celle-ci m’a contacté et m’a proposé de faire un livre, et je me suis dis pourquoi pas, avec tous les doutes qui vous envahissent alors ! Car pour moi écrire un livre c’était une première.
Ce qui m’a beaucoup plu c’est de pouvoir travailler avec cette jeune maison d’édition Corrézienne, dans une ambiance « très familiale » et donc avec un regard permanent sur le contenu du livre, sa mise en page etc…
Je ne regrette vraiment pas d’avoir travaillé avec les Editions Mines de rien qui m’ont laissé beaucoup d’amplitude, et qui ont réalisé un travail formidable d’infographie.
Quel a été ton choix éditorial ? A qui s’adresse ce livre en général …. Et en particulier ?
L’idée était de mettre en avant cette espèce et de faire passer des messages a travers mon histoire, ainsi je décris les capacités de l’animal mais aussi des comportements, le tout est fondu dans le récit.
Le tri et le choix des photos a été très difficile, car je ne voulais pas faire de doublons et ainsi présenter des attitudes et des ambiances différentes. Le but est de s’adresser à un public le plus large possible et surtout de créer la remise en question des plus « anti-loutres », démontrer qu’agriculture et environnement sont compatibles a qui veut bien s’en donner la peine.
J’espère vraiment transmettre de l’émotion tout au long du récit, tout en faisant découvrir notre loutre d’Europe qui est fascinante, et souhaite sincèrement que ce livre soit sensibilisateur.
Pour les autres, qu’ils soient naturalistes, photographes, passionnés de nature ou simples curieux j’espère que cet ouvrage leur fera passer un bon moment et les fera peut être même rire…car dans ce livre c’est l’Homme qui est déconcerté !
Quand aux pisciculteurs peut être comprendront t’ils qu’il existe des solutions que je veux bien partager !
Combien de temps as-tu consacré à ce projet ?
J’ai écris les textes en environ 4 mois, 2 mois supplémentaires ont été nécessaires pour les fignolages, le choix des photos avec l’éditeur, la mise en page, les croquis, les relectures, etc.…
Cela peu paraître long mais croyez moi nous n’avons pas chômé.
Qu’est ce qui t’as poussé à passer du stade de pisciculteur à celui de photographe et d’auteur?
La passion, ou devrais je dire l’amour pour cette sirène qui m’a envouté… Mais aussi l’envie de faire comprendre ma démarche a ceux qui me traitent de fou !Un pisciculteur amoureux des loutres vous ne vous rendez pas compte !!
Quelle a été ton approche photographique, ta méthode ? Avais-tu déjà une idée en tête ou tout cela s’est il mit en place au fil du temps ?
En fait mon approche photographique a été très difficile car je n’y connaissais rien il y a deux ans de cela ! Je me suis donc fais conseiller de manière a pouvoir immortaliser les fabuleuses scènes de vie que j’observais depuis des années. Je m’y étais bien essayé avant mais avec un petit compact et cela ne donnait jamais rien !
Ainsi dès que j’ai eu un boitier reflex, les essais se sont enchainés les un derrière les autres pour arriver a des photos qui s’améliorent petit a petit, et depuis des tonnes d’idées se bousculent dans ma tête avec l’envie de soigner toujours plus les compositions …
Ma principale idée était de me servir de la photo pour étudier la loutre et comprendre certaines choses, par exemple, pourquoi viennent elles à telle heure, à telle période, et pourquoi pas à d’autres, le rapport entre les heures d’activité et le climat etc.….ainsi je me suis fabriqué un piège photo qui m’a permis de noter les heures de passages durant deux ans d’affilée sans trop empiéter sur ma vie familiale…
Parlons un peu technique, l’essentiel de tes photos est fait de nuit, peux-tu nous raconter les difficultés que tu as rencontrées de par les prises de vue nocturnes et les moyens que tu as mis en œuvre pour contourner ces difficultés ?
Les photos sont effectivement toutes faites de nuit, j’ai d’abord été confronté au problème des yeux brillants car je ne déportais pas mon flash, j’ai donc résolu ce problème en me fabricant un cordon de déport de 10 mètres…
La plus grosse difficulté concernait l’éclairage, au début j’éclairais avec de simples petits spots solaires à leds. Cet éclairage léger ne permettait que de distinguer des silhouettes et en aucun cas de faire une mise au point. Mais au fil du temps j’ai compris comment faire tolérer un éclairage puissant aux loutres et ce sans les perturber… Le secret: une gélatine bleue coupant le point de départ du faisceau lumineux c’est tout bête mais ça marche !
Aujourd’hui un gros spot allogène que je déplace à mon gré me facilite la tache puisqu’on les voit comme en plein jour et les loutres s’en fichent totalement ! Le plus dur reste d’attendre la venue des belles, qui comme pour n’importe quel animal sauvage, reste aléatoire et les nuits sont longues au bord de l’eau ! Cependant quelle récompense quand dame loutre vous honore de sa présence accompagnée de son loutron, un spectacle a chaque fois splendide qui fait qu’il m’arrive de ne pas appuyer sur le déclencheur car le regret, et j’en suis persuadé, c’est qu’on loupe des choses quand on a l’œil collé au viseur.
Tu as partagé tes photos sur un forum bien connu des photographes de nature, tu y as reçu de nombreux conseils, quels sont ceux qui t’ont le plus aidé dans la progression de ta technique photographique et que dirais tu, à ton tour, à un débutant ?
Tout d’abord je peux quasi affirmer que c’est grâce aux membres de ce forum que j’ai pu avancer, on m’y a tout expliqué. Et surtout, de voir les belles images présentées sur les forums, cela m'a fait rêver et donner envie de progresser. Je salue d’ailleurs ce coté partage et sympathie qui règne entre les photographes.
Hormis les données techniques et théoriques que l’on m’a fourni, ce qui m’a bien aidé c’est de connaître l’espèce, alors si j’avais un conseil à donner a mon tour, c’est avant tout de connaître son sujet cela évite le dérangement de l’espèce, et ensuite de ne pas hésitera poser des questions. Il n’y a pas de questions bêtes pour qui veut apprendre.
Le plus important ensuite est d’être tenace et persévèrant, chaque erreur doit être une expérience que l’on doit retenir.
Tu offres aux photographes animaliers (et à tous les passionnés de nature) la possibilité de partager tes rencontres avec les loutres, peux-tu nous en dire un peu plus ?
En fait, alors que je tentais a l’époque de faire des photos avec mon petit compact , un bruit a circulé dans le milieu naturaliste local qu’un pisciculteur photographiait des loutres, cela a suscité de l’intérêt et la direction régionale de l’environnement m’a soumit l’idée de mettre en place un affût j’ai accepté leur idée mais a condition d’en limiter l’accès aux photographes animaliers ou naturalistes ayant l’habitude d’observer sans déranger, mais en aucun cas au grand public. L’idée n’est pas de remplir un planning ou de faire de la loutre un animal de cirque ! D’ailleurs quand un photographe vient, je fais en sorte de laisser au minimum une période aussi longue sans personne dans l’affût.
Je loue alors cet affût ainsi qu’une cabane de repli avec couchage et électricité, c’est pour moi un grand plaisir de discuter avec les amoureux de nature lors des repas pris en commun et lors de pistages qui leur permettent de découvrir le milieu de vie de l’espèce.
Chaque photographe a une attente différente allant de la simple photo à des projets à long terme dans lesquels j’aime m’investir avec eux. C’est vraiment sympa et j’adore ça ! Cela m’a permit de rencontrer des gens passionnants et très ouverts.
Quel matériel utilises-tu et quel est celui que tu conseillerais à un photographe désirant photographier les loutres ?
J’utilise un boitier de départ de gamme , j’ai un Canon 400D , en objectif j’ai le 18/55 du kit et un 70/300 Sigma , un flash Metz 54 mz3 un cordon de déport que j’ai fabriqué… Je projette cependant de changer tout ça , pourquoi pas un 7d avec un 100/400 Canon et quelques flashs supplémentaires…? Au niveau matériel je dirais qu’il faut en priorité faire attention à l’objectif, car c’est tellement confortable d’avoir un AF réactif et un bon piqué, chose que je n’ai pas avec les miens et j’obtiens ainsi beaucoup de loupés dans mes photos.
Je conseillerais plus des zooms que des focales fixes, car quand une loutre, animal hyperactif qui ne tient pas en place, revient dans votre direction et qu’elle prend de superbes attitudes a 1m devant vous, vous ne pourrez pas faire grand-chose avec un 300mm fixe.
Peux-tu nous raconter une anecdote au sujet de tes rencontres avec cet animal discret qu’est la loutre ?
En 11 ans d’observation, je peux dire que ce n’est pas les anecdotes qui manquent, cependant celle qui peut être a été au départ de ma passion pour les loutres reste vraiment un moment fort :
Alors que depuis peu de temps j’avais réussi à empêcher les loutres de rentrer dans la pisciculture, non sans mal face a cet adversaire si intelligent, j’ai eu envie de les observer. Entendant le sifflement des loutres au milieu de la nuit je sors de chez moi, me poste sur un rocher muni de ma lampe, et là un superbe loutron à la bouille toute ronde m’approche, plus intrigué qu’effrayé, il se hisse sur le rocher, le bout de ses pattes était vraiment contre mes bottes, il me regarde, sent, puis repart, appelé par sa mère pas contente du tout ! C’était tout simplement magique, et il s’est vraiment passé quelque chose ce soir là… En tout cas depuis elles me passionnent et m’ont amené à faire de la photo. Désormais il est inconcevable pour moi de vivre ailleurs qu’ici, près de ces belles princesses.
Je pense que tu as déjà pas mal de travail avec ton exploitation piscicole et avec la promotion de ton livre, mais as-tu d’autres projets pour les mois à venir concernant tes « voisines » ?
Effectivement, l’activité piscicole me prend beaucoup de temps, quant au livre cela me donne l’excuse pour faire une trêve dans mon activité professionnelle, puisque par exemple c’est avec joie que je serais à Montier en Der cette année ,invité par la maison d’édition Biotope et la librairie Larcelet, j’aurais ainsi peut être le bonheur de rencontrer certains d’entre vous...
Les projet ne manquent pas, j’ai pour idée en ce moment de prendre en photo les loutres sous l’eau, le but étant de réussir à capter cette fluidité et cette souplesse dans le mouvement, jusqu'à maintenant je n’ai jamais réussi à décrire a quel point elle font corps avec l’élément quand elles nagent, et les photographes qui les ont observées chez moi en sont également tous resté pantois ! Rien à voir avec une loutre qui nage au milieu d’une eau calme ! Et aucune photo hors d’eau ne peut mettre cela en avant…
Cependant une fois de plus c’est un défit car je n’ai pas le matériel adapté, donc encore du système D et de la persévérance… Et bien sur mise en commun sur le forum de mes essais…
Le second projet est de faire quelques vidéos que je pourrais ainsi montrer a un plus grand public, à ceux a qui je ne laisse pas accès à l’affût, vous comprendrez ainsi mon idée d’investir dans un 7D qui me permettrait peut être de faire quelques petites séquences…
Merci Stéphane pour avoir pris le temps de répondre à nos questions. Un dernier petit mot ?
Oui un dernier, merci a tous de m’avoir transmis la passion de la photographie, j’espère vous transmettre celle de la loutre. Et un grand bravo a tous ceux qui s’occupent de faire fonctionner ce genre de site et de forum, ce qui ne doit pas toujours être simple.
Au plaisir de vous rencontrer un jour………………!