Christophe Sidamon-Pesson publie « L'autre versant »

Le photographe français propose de découvrir l'incroyable biodiversité du Queyras. Après un premier ouvrage en 2002, une nouvelle collaboration avec Michel Blanchet et un travail de qualité avec les Editions Hesse offrent un beau livre sur la montagne et ses occupants. Entretien avec Christophe...
Publié le 24/10/2008 par Sébastien Beghelli
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Ton ouvrage « L’Autre versant » est un nouvel hymne à l’extraordinaire diversité de la nature du Queyras. Y trouve t-on un panel de photographies depuis tes débuts où est-ce le fruit d’un travail récent ?
L'Autre Versant est en effet un ouvrage dans lequel sont présentes des images réalisées dans le Queyras (et dans sa périphérie), mais il est à souligner que le Queyras n'est ici qu'un prétexte, le sujet réel du livre étant bien davantage la montagne, et même un peu plus… Au même titre que les déserts, la montagne est un milieu dans lequel les éléments naturels se présentent souvent de façon signifiante, du fait que la vie a parfois bien du mal à s'imposer et que les conditions y sont souvent très rudes. Ceci nous a permis de mettre en évidence certains aspects d'une nature qui est bien souvent mal comprise (mais la comprendra-t-on jamais totalement ?), et nous amène par la suite, de manière naturelle, à nous poser d'importantes questions sur ce que nous sommes nous-mêmes et ce que nous cherchons finalement.
Ces images sont issues de mon stock constitué au cours des quinze dernières années. Donc la plupart ont été prises en argentique. Depuis mon passage en numérique en 2005, je me suis davantage consacré à d'autres travaux, en particulier à l'étranger, mais ai tout de même continué de parcourir, de façon plus réduite il est vrai, les pentes du Queyras. Sont donc aussi présentes dans cet ouvrage quelques images assez récentes.

Sans gâcher la surprise de la découverte du livre feuille par feuille, que vais-je trouver dans ces 168 pages ?
Ce livre a une approche un peu particulière. Toutes les images ont été choisies en fonction du fil conducteur écrit par Michel Blanchet et moi-même. Comme le dit si bien Michel, le contenu de cet ouvrage se veut être "une interpellation qui traduit la volonté des auteurs de contribuer à l’émergence d’une contre-culture du regard habituellement posé sur la nature". Si, lors de la sélection des images, nous avons été amenés à en écarter certaines qui pourtant nous plaisaient bien, c'est que nous avons fait le choix de privilégier la cohérence de l'ensemble et leur adéquation au sens donné au livre. Des images animalières ont été retenues, non pas pour mettre "un peu d'animalier", mais uniquement lorsque celles-ci correspondaient aux thèmes abordés et à l'esprit général. Il en est de même pour les autres types de sujets (paysages, détails…). Ceci donne aux différents thèmes, je l'espère, une perception relativement empreinte de sens.

C'est aussi un livre qui se veut engagé, qui se bat pour une limitation de l'aménagement des espaces jusqu'ici préservés et pour une remise en cause de la pensée habituelle dictée par notre société devenue excessivement "consommatrice" de nature autant que d'objets en tous genres. Car la nature peut-elle être "consommée", livrée au simple défoulement moderne ? N'est-elle pas ici pour nous rappeler ce de quoi nous nous écartons inexorablement ? Pour terminer une description qui reste encore assez succincte, je préciserai tout de même que ce livre est avant tout un livre d'images, vous vous en serez doutés, mais que les textes revêtent à mon sens une importance certaine.

Quelles principales différences avec ton précédent ouvrage : « Queyras » (2002) ?
Assez majeures ! Déjà la taille : le précédent était d'un format carte postale, le nouveau fait 28,5 x 28,5 cm, 168 pages et pèse près de 2 kg (papier 200g). Ensuite, le précédent était davantage une réponse à la demande d'un éditeur (Pêcheur d'Images), et même si avec Michel nous avons déjà fait passer autant que possible des messages qui nous tiennent à cœur (en peu de pages c'est assez difficile), le nouveau a été longuement pensé et là nous avons pu nous exprimer pleinement. Je dirai que le premier est une sorte d'aperçu miniature de ce qu'est le second, qu'il a été une sorte de "mise en jambes" avant une réalisation plus poussée que l'on se devait d'effectuer. La conception quant à elle n'a rigoureusement rien à voir… Le premier s'est conçu assez rapidement, alors que la réalisation du second a demandé beaucoup de temps pour chacune des étapes auxquelles j'ai été présent et ai participé. Maquette, photogravure, impression ont été effectuées dans des conditions inhabituelles. Le plus grand soin a été apporté à toutes les étapes. Chacun a pris le temps nécessaire pour obtenir le meilleur de ce qu'il était possible d'obtenir. L'impression a duré environ 3 semaines et a été effectuée par cahiers de quatre (4 pages), ce qui est devenu vraiment exceptionnel à notre époque, et ce qui nous a permis de régler individuellement chaque image. Toute cette application a fait que tout a été très long, beaucoup plus long que ce qui se fait pour la majeure partie des publications actuelles. C'est là une différence de taille avec le premier petit livre, qui, je trouve, reste agréable à regarder et à lire, mais n'a pas la même envergure que le présent ouvrage.

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J’imagine un double message : la nature est belle (et prospère dans cette région), mais pas à l’abri de la main humaine ?
L'intérêt particulier de ce petit territoire est qu'il possède à la fois une nature relativement préservée et accessible à tout un chacun, ce qui n'est pas le cas de la plupart des massifs de haute montagne. C'est en quelque sorte une "arche initiatique" qui pourrait être un excellent moyen de sensibiliser un public qui n'a pas toujours la possibilité d'accéder à des zones "perdues" où la nature s'exprime de façon entière, pays lointains, ou espaces plus proches mais inaccessibles comme la haute montagne et ses parois escarpées. On s'en doutera, le fait que le Queyras soit plus accessible le rend aussi plus vulnérable. Coïncidence troublante : à l'heure où ce livre qui tente d'apporter sa petite pierre à l'édifice d'une réconciliation de l'homme et de la nature paraît, le Queyras est fortement en danger, menacé de perdre son label un tant soit peu protecteur de Parc Naturel Régional. Ceci n'est évidemment pas sans raisons. Les désirs continuels de "développement" non raisonné et sans bornes, au détriment de la nature (et du passé culturel), provoque une réaction compréhensible du ministère. Et l'on entend déjà dire ici et là des paroles qui font frémir : "Comme ça on pourra enfin faire ce qu'on veut !". C'est bien que l'intention de certains est de ne plus être soumis à quelques contraintes liées au fait d'avoir un label, qui pourtant est le gage d'une certaine qualité tant environnementale que patrimoniale et donc d'une spécificité propre à attirer des personnes sensibles à ce joli petit territoire, et de pouvoir réaliser autant de projets fous qui dénatureront à jamais le pays. Si nous en sommes à présent là, c'est certainement que déjà bien des erreurs ont été commises ! Tout le discours de cet ouvrage va dans le sens d'un respect porté à toutes les choses qui nous entourent, et d'une réflexion poussée liée à la pensée humaine et ses dérives qui lui font perdre tout son noble sens.

Explications techniques à part, comment « piocher » dans des milliers d’images pour faire une entité lisible, non répétitive et intéressante pour le lecteur ? Une phase finalement plus compliquée que la prise de vue ?
Pas facile en effet, bien longue a été l'écriture de ce livre ! Michel et moi nous nous sommes au tout début basés sur l'ensemble des images existantes et des idées déjà écrites pour penser le projet. Partis de là, nous avons élaboré (Michel y est pour beaucoup) un fil conducteur reflétant le mieux possible nos idées et sentiments, nos messages communs à faire passer. Pour cela nous avons au gré des tâtonnements conclu à une certaine structure qui représentait relativement bien notre approche : une entrée en matière, un contenu, une sortie. Nous avons pensé le projet un peu à la manière d'un diaporama, ou même d'une musique, en y apportant finalement un certain rythme. L'entrée et la sortie sont je dois dire assez osées : deux fois cinq images d'affilée en presque double page ! Le contenu, c'est-à-dire la partie centrale, qui est l'essentiel du livre, a été subdivisé en cinq pour pouvoir aborder les différents aspects souhaités. Une fois ces contraintes posées, il a fallu trouver les images les mieux adaptées et les plus variées. Nous les avons classées avec différents niveaux de priorité, et nous nous sommes limités à un nombre guère plus élevé que ce que le projet final prévoyait d'utiliser (histoire d'avoir un peu de marge pour pouvoir s'adapter aux contraintes futures de la maquette). Ensuite s'est déroulée pour moi une phase assez longue : la recherche des correspondances. Mettre des images autant que possible esthétiques et qui collent aux thèmes c'est bien. En mettre deux face à face, qui autant que possible ne se ressemblent pas, et qu'un dialogue s'instaure entre elles c'est je trouve encore mieux ! J'ai donc pris une à une les images de notre sélection et les ai fait défiler aux côtés de chacune des images de tout mon stock correspondant aux thèmes respectifs. Très très long travail… Mais il en est ressorti bon nombre de trouvailles, faisant parfois appel à des images qui n'avaient pas été retenues dans la première sélection. Je pense par exemple au regard de la chouette de Tengmalm dissimulé derrière l'écorce du vieux mélèze, et à ces nœuds aux formes de visage dans le bois d'une vieille souche de pin cembro. Deux regards cachés qui nous observent. Savons-nous encore y prêter attention ? Ou au grand corbeau dont les ailes reflètent le soleil (les visiteurs de mon site Internet connaissent bien cette image !), et à ce parterre de schistes dont une dalle reflète elle aussi le soleil. Vivant et inerte se rejoignent alors dans un même univers régi par les mêmes lois imposées par les astres et l'univers. Dans tous les cas le même discours de fond est présent : animal, végétal, minéral, tout se tient, tout est lié, tout communique.

Y a-t-il des clichés particuliers que tu as tenu à intégrer (des « best ») qui traduisent le mieux le message de ce livre ?
Oui bien sûr ! Mais seulement lorsque l'image était en adéquation avec le thème. J'ai pu sans difficulté mettre la chouette ou le corbeau cités plus haut, mais aussi le spectre du Brocken, cette image où l'on voit mon ombre projetée dans la profondeur d'un nuage et entourée d'un halo arc-en-ciel (appelé "gloire"). Je tenais à cette image car c'est la seule trace humaine dans ce livre et cela permettait de situer l'homme par une simple présence discrète dans cet univers où la nature s'exprime avec force et où il met si souvent en péril l'équilibre des choses.

Certaines images que j'apprécie n'ont toutefois pas pu être intégrées à l'ouvrage, soit parce qu'elles n'étaient pas assez explicites par rapport aux thèmes abordés, soit parce qu'elles ressemblaient trop à certaines déjà placées. Mais cela ne me chagrine pas outre mesure puisque de toute façon bon nombre d'images qui me parlaient étaient déjà présentes dans ce livre et que ce qui m'importait le plus était la bonne cohérence de l'ensemble, le message véhiculé.

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Un livre d’images sans texte n’a pas la même saveur. Comme pour « Queyras » on retrouve le même duo d’auteurs (Christophe aux images, Michel Blanchet aux textes). Michel livre t-il des légendes, anecdotes ou des explications pointues ?
Michel Blanchet est quelqu'un que j'admire vraiment beaucoup, une personne rare comme on en rencontre peu. C'est pour moi un "maître à penser le monde". Plus je suis à son contact et plus je ressens que mon travail évolue dans le bon sens, vers plus de poésie, est plus porteur de sens et de réflexions.
Les textes de Michel apportent à mes images ce qu'elles ne livrent pas d'elles mêmes de façon toujours évidente, ils sont tout sauf des descriptions basiques de ce que les gens voient déjà. Ils permettent de dépasser un niveau trop simple de lecture des images qu'on aurait tendance à avoir, sous forme poétique simple, avec comme discours de fond des réflexions philosophiques, le tout sur des bases scientifiques. Je rappelle que Michel est à la base un naturaliste et qu'il travaille depuis de nombreuses années comme attaché scientifique au Parc Naturel Régional du Queyras.

Son texte attaché au chapitre de l'eau dans ses différents états (liquide, neige, glace…) est un bon exemple que j'aime particulièrement, dans lequel on retrouve de façon très marquée les trois facettes de son écriture (poétique, philosophique, scientifique). Il nous parle du chemin parcouru par la molécule d'eau, prisonnière aujourd'hui de notre cerveau, qui a transité au cours des temps par le corps d'une méduse du jurassique, la sève d'un arbre en fleurs, le sang d'un grand singe, un cristal de givre, une gouttelette d'arc-en-ciel, un fragment de banquise… Je trouve que le fait de lire ce genre de texte change le regard que l'on porte sur nous-même, sur les photos de l'ouvrage aussi, et sur le monde.

L’éditeur (Hesse), t’a-t-il imposé certaines contraintes lors de la réalisation du livre, ou au contraire, une liberté de création (mise en page, choix des photos, textes…) ?
La réalisation de cet ouvrage a été un TOTAL BONHEUR ! Je suis très content du résultat obtenu, mais j'avoue que je suis encore plus content des conditions dans lesquelles se sont déroulées les choses. Une très belle aventure, que de très bons souvenirs !

Je connais Jacques depuis quelques années, depuis la sortie de mon précédent livre exactement. Jacques était très intéressé par mon travail et souhaitait éditer un livre "un peu plus gros". Il a fallu attendre ces quelques années pour que les idées mûrissent avec Michel, et l'an dernier nous avons décidé qu'il était plus que grand temps de passer à l'action ! Durant ce laps de temps d'autres éditeurs étaient venus à mon contact, intéressés eux aussi, et que je trouvais parfois intéressants moi aussi, mais Jacques était tellement partant et attendait depuis tellement longtemps que je me voyais mal le décevoir. Il n'a pas été déçu je pense et je ne l'ai pas été non plus !

Je dirais que Michel et moi avons fait pratiquement tout ce que nous voulions. Les quelques petites remarques parfois émises par Jacques ont à chaque fois été constructives, et ne touchaient jamais en rien le sens que nous voulions donner au livre. Bien sûr la maquette nous imposait quelques contraintes (images de taille variée, répartition équitable entre les chapitres…), mais à cela nous nous y attendions et y étions préparés. Toujours il y a eu dialogue et réflexions communes. Avec le maquettiste Gérard Pestarque, avec lequel Jacques est très complice, tout s'est très bien passé aussi. Le travail réalisé en amont était déjà tellement avancé que la mise en page n'a pas été excessivement longue. Rien de ce que nous avions prévu n'a été chamboulé, pas même la couverture à laquelle nous tenions beaucoup et qui est, avouons le, assez particulière. Jacques et Gérard ont osé !

Pour la photogravure et l'impression, j'ai été amené à me rendre plusieurs fois à Orléans et à être hébergé par Jacques. Durant ce temps j'ai beaucoup discuté avec lui et ai appris à mieux le connaître. C'est quelqu'un d'impliqué dans les questions d'environnement, et j'ai pu davantage découvrir la profondeur de son engagement. Nous nous sommes toujours très bien entendus. Maintenant je comprends donc mieux, les idées étant ce qu'elles sont, que la réalisation de ce livre n'ait non seulement pas posé de problèmes mais ait été au contraire aussi merveilleuse.

Retrouvez toutes les informations sur le livre et le photographe sur http://www.c-sidamon-pesson.com



A propos de l'auteur

Sébastien Beghelli
Créateur de Naturapics en mai 2007. Webmaster de formation, il a su fédérer de nombreux contacts autour de l'idée d'une communauté sur la photographie nature. A la fois reponsable technique et relationnel, il dirige la rédaction du site et assure les liens avec les différents partenaires.
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